L’individu entre valeurs et morale III : l’hérésie et le d’où tu parles. En guise d’adieu…
Voici la conclusion de la série de posts consacrés à la morale et aux valeurs. Le premier avait pour objet d’opposer le relativisme des valeurs à l’unicité absolue de la morale. Le deuxième avait tenté de cerner la manière dont le relativisme des valeurs issu du progressisme et de la gauche était systématiquement trahi par celle-ci, par l’absolutisation hypermorale des valeurs défendues. Au fond, à peine le relativisme est-il institué que celui-ci oublie aussitôt que les valeurs qu’il promeut sont elles-mêmes relatives et cela constitue un phénomène plus que surprenant, menant à la gauche morale, ou divine, si bien analysée par Baudrillard, Finkielkraut, etc. Il ne s’agissait donc en rien de refuser le relativisme des valeurs ni de poser la supériorité la morale, mais bien plutôt de décrire la manière par laquelle la gauche s’était engouffrée dans une contradiction monumentale, comme si la morale absolue constituait le surmoi inavouable du progressisme relativiste.
Pour conclure, j’aborderai un point qui, très certainement, a constitué le fil directeur de l’ensemble des articles de ce blog, à savoir la question de l’Inquisition et du lieu du discours. J’ai souvent, ici, comparé les mécanismes de l’Inquisition au terrorisme intellectuel que faisait peser sur le débat une certaine forme de progressisme, et, parlant de la gauche morale dans un post récent, j’écrivais ceci : « elle est la Sainte Inquisition qui n’a pas à répondre des excès de zèle de certains Inquisiteurs particulièrement vertueux. »
Pourquoi l’Inquisition me semble-t-elle être une comparaison pertinente ? Parce que l’inquisition constitue un phénomène de substitution de la recherche d’un lieu de discours à la recherche de la vérité ; il s’agit, en effet, d’identifier la nature d’un discours, c’est-à-dire déterminer s’il est hérétique ou orthodoxe, vis-à-vis de dogmes infaillibles. L’Inquisition, c’est ainsi la substitution de la recherche d’une caractérisation de la nature du discours sans que ne soit cherchée la possibilité qu’un discours hérétique soit vrai. De ce fait, cela permet de discréditer un discours à partir non pas de ses erreurs, mais de son inadéquation à la doxa ; il me semble que ce à quoi nous assistons aujourd’hui relève exactement de ce phénomène : nous ne cherchons plus à creuser la vérité du discours, nous en cherchons la nature. Beaucoup croient triompher en qualifiant un discours de « réactionnaire », de « gauchiste », de « libéral », de « pervers » ou que sais-je encore, comme si ces qualifications, en soi hérétiques, revenaient à en disqualifier la pertinence ; la caractérisation du discours évacue son examen critique et rationnel, du point de vue de la vérité de ses énoncés. Hélas, mille fois hélas, cette manie que je trouve plus que détestable, est loin, bien loin, d’être l’apanage d’un petit nombre ; elle est au contraire l’arme la plus répandue, à droite, à gauche, chez les catholiques, les musulmans, comme chez les athées.
Combien de fois en effet a-t-on entendu que la nécessaire baisse des impôts constituait le « bon discours de droite libéral », comme si cette caractérisation suffisait à ruiner la pertinence du propos ? Combien de fois les libéraux ont-ils fait taire les critiques du capitalisme financier en qualifiant de « délires gauchistes » les critiques à l’encontre de la marche contemporaine de l’économie mondiale ? Combien de fois des catholiques, fort zélés il est vrai, ont-ils, devant certaines difficultés évidentes du Christianisme, cherché à disqualifier leur interlocuteur en le traitant d’athée, ou en lui refusant le droit à la parole sous prétexte qu’il n’avait pas reçu la « grâce de la foi » ? Non seulement ces réactions m’ont toujours semblé être une très grave atteinte à la recherche de la vérité, mais de surcroît, cela marque la mort de l’intersubjectivité : refuser des lieux de discours dissemblables au sien, ce n’est rien d’autre que refuser le débat, à moins de ne débattre qu’avec des individus dont les convictions sont déjà partagées. La tentation du « d’où tu parles », l’identification du lieu de discours, voilà ce qui, à mes yeux, rend l’essentiel des débats rationnels impossibles car cela revient à déclarer une ou plusieurs positions abominables, cela revient à déclarer illégitimes certains lieux de discours, et à ne finalement retenir que le morcellement des natures de discours, au détriment d’un monde commun intersubjectif où chacun des sujets serait lié par une commune passion de la vérité. J’en profite pour rendre hommage à Tatianus qui, quoique ne partageant pas les idées de ce blog, a toujours discuté rationnellement de la vérité des opinions proposées, sans chercher à les discréditer par leur supposée nature.
Hélas, cette tyrannie du d’où tu parles qui, je le répète, constitue le fil directeur de ce blog, se meut bien souvent en attaques ad hominem. L’hérésie, on le sait, est une identification de la nature du discours, elle ne concerne jamais la personne. En cela, au moins était sauvée l’objectivité du propos à laquelle seule l’Inquisition s’intéressait ; seulement, dès lors que la vérité n’est plus la préoccupation principale et cède la place à une recherche de caractérisation discursive, la tentation est grande de glisser vers la caractérisation de celui qui tient ce discours ; c’est exactement le danger que pointe Pascal dans la célèbre Troisième Provinciale, dans sa défense du Grand Arnauld. Celui-ci, selon Pascal, loin d’être attaqué pour la nature supposée hérétique de ses propos, devient lui-même la cible des attaques, comme si naissait une hérésie d’une nouvelle espèce. « Ce ne sont pas, écrit Pascal, les sentiments de M. Arnauld qui sont hérétiques ; ce n’est que sa personne. C’est une hérésie personnelle. Il n’est pas hérétique pour ce qu’il a dit ou écrit, mais seulement pour ce qu’il est M. Arnauld. »[1] On pressent aisément combien la substitution d’une caractérisation du discours à la recherche de la vérité appelle ce genre de dérapages ; si le discours est abominable, pourquoi ne pas considérer que celui qui le tient est, lui aussi, abominable ? Si un discours est jugé réactionnaire, par exemple, et si la réaction est une abomination, pourquoi ne pas considérer que celui qui le tient est un abominable réactionnaire dont rien de bon ne peut sortir ? Je crois que cette dérive est tout à fait caractéristique – et non pas exclusive – de notre époque, où certains individus sont décrétés ad vitam aeternam bannis de la sphère publique, condamnés à l’abomination, quoi qu’ils disent, quoi qu’ils fassent. Le sujet n’est plus un sujet libre dont chacun des actes mérite l’attention, mais il est au contraire enfermé dans l’essence de son abomination, figé à jamais dans le rejet, quand bien même chercherait-il la vérité.
Le sujet n’est plus, autrement dit, la source d’une possible surprise, la source d’une possible évolution ; il est à jamais éternisé dans le rejet, qualifié de façon infamante, fût-ce à partir d’un fait mineur. C’est ce que Kundera dans la Plaisanterie avait si excellemment décrit, à savoir cette plaisanterie anodine qui, dans un régime fondé sur la recherche de l’hérésie bourgeoise, se voyait à jamais banni de la sphère publique. C’est également ce que Raymond Aron avait si bien décrit dans ses relations avec Sartre, à partir de 1947. « Sartre était un moraliste. Il ne pouvait pas admettre que mes prises de position, peut-être erronées, ne fussent pas coupables. »[2]
Certes, cela n’est en rien une tare contemporaine, Pascal pointe déjà cette détestable méthode, mais je crains que cette facilité ne soit néanmoins la forme dominante du débat contemporain ; le débat n’est plus, il ne s’agit plus de penser le vrai, il s’agit, particulièrement lorsqu’on est en difficulté, de stigmatiser l’adversaire. Rien de plus enfantin que ce geste consistant, d’une certaine manière, à réactiver la vieille formule : « c’est celui qui le dit qui l’est. » Rien n’est plus bête et plus lâche que cette pseudo défense, masquant tant bien que mal l’incapacité de justifier ses propres propos par le voile d’une débauche d’insultes ad hominem, aussi vulgaires que médiocres. Rien de plus méprisable, également, du point de vue du débat véritable.
Je ne cache pas que cette réaction épidermique qui est la mienne à cette tyrannie du d’où tu parles provient également de discussions que j’ai pu avoir avec certains catholiques dont les méthodes de réduction au silence étaient exactement les mêmes que celles des cercles les plus gauchisants de l’Ecole Normale – ou, c’est identique, de l’école heideggérienne. J’ai appris dans ces cercles à détester, à haïr peut-être même, la Croyance, non pas religieuse, mais la Croyance comme Certitude. La Certitude des chrétiens qui, lorsqu’ils discutent avec vous, ne vous considèrent pas comme un interlocuteur, mais vous tolèrent, avant de vous respecter le jour où, d’aventure, ils vous auront converti à leurs propres certitudes. La Certitude des progressistes qui croient avoir avec eux le sens de l’Histoire. La Certitude des Réactionnaires qui se croient tellement purs dans leur condamnation du monde, et leur retrait hautain et altier vis-à-vis de ce monde avec lequel ils ne se compromettent pas. La Certitude de cette Gauche qui croit avoir compris le mécanisme du monde à partir de sa condamnation morale, comme si une qualification morale revenait à pondre un principe d’intelligibilité. Bref, cette Certitude qui place ceux qui en sont dotés sur un piédestal qu’ils se sont eux-mêmes construit et à partir duquel ils se permettent de juger et de délivrer des certificats de pureté et d’orthodoxie, voilà ce contre quoi j’ai toujours essayé de lutter.
Il n’est probablement pas possible de se débarrasser de toutes ses croyances, et certainement suis-je encore prisonnier de ma croyance en la grammaire, en la liberté, en la raison également ; mais j’ai toujours essayé dans les différents posts de ce blog, de ne pas figer mes opinions, et probablement les plus anciens des lecteurs auront-ils perçu une évolution sensible, sur l’Europe, notamment, ou sur l’idée de droite et de gauche ; je me garde, le plus possible et dans la mesure de l’identification de mes propres réflexes inconscients, de penser par essence ; je cherche à ne pas figer, à ne pas avoir une pensée « de droite » car je ne crois pas qu’il y ait une essence de la droite ; à mes yeux, ce que les purs appellent « la » droite n’est rien d’autre que l’ensemble des successions historiques qui ont vu différents partis se réclamer de la droite, et je cherche chaque jour à faire mien, avec toutes les difficultés que cela implique, ce précepte de Raymond Aron : « Avoir des opinions politiques, ce n’est pas avoir une fois pour toutes une idéologie, c’est prendre des décisions justes dans des circonstances qui changent. »[3] Je crois, de plus en plus, que la politique contemporaine doit être guidée par le réel et par les faits ; ce que beaucoup regrettent dans la défaite du politique et dans sa disparition peut au contraire être interprété comme la salutaire fin des idéologies et le triomphe du réel, le triomphe de la « circonstance » comme le dit si bien Aron, circonstance à laquelle le principe politique n’a pas toujours de réponses et à laquelle il doit donc se plier. Je crois que ce n’est pas un hasard si ceux qui pleurent la fin du politique sont aussi ceux qui ont une vision paroxystique du politique, presque totalitaire, que l’on songe à Debray à gauche ou à tous ceux qui, à droite, aiment à se référer à Maurras pour rappeler combien le principe politique doit être sauvegardé ; il me semble qu’il faudrait examiner rationnellement cette croyance dans le politique, ce « fétichisme du politique », et se demander sur quelle base rationnelle il repose.
De là probablement le caractère déroutant d’un soutien que d’aucuns ont trouvé trop appuyé à Sarkozy, celui-ci me semblant ouvrir depuis son élection quelque chose de nouveau, d’inédit, d’excitant même dans les relations droite / gauche, et plus généralement dans le rôle du politique au sein de la cité. Rien ne m’a plus amusé, d’ailleurs, que les progressistes patentés, balancer des « on n’a jamais vu ça ! » horrifiés devant le style sarkozyste, comme s’ils se convertissaient soudainement à la Tradition et à la légitimation par le passé. En consacrant un post à la vulgarité de Sarkozy, j’ai moins nié son côté parvenu que tenté de déceler les contradictions énormes de cette critique produite par la gauche ; cette démarche me semble illustrer quelque chose que j’ai souvent fait, et qui a souvent été mal compris, en raison du manichéisme inhérent aux réflexes contemporains. J’ai beaucoup moins voulu exprimer une opinion personnelle que tenté de montrer l’incohérence ou l’inanité des critiques à l’encontre de Sarkozy auxquelles nous étions accoutumés. Non pas que Sarkozy ne fût pas réfutable, mais bien plutôt que les critiques les plus entendues étaient à la fois les plus fausses et les moins rationnelles. Hélas, pour les progressistes ou les purs, ne pas s’engouffrer tête baissée dans la critique caricaturale revenait à prendre la défense du monstre, et cela me valut de nombreuses insultes, de nombreux procès en sarkozysme, particulièrement lors de la campagne présidentielle. J’ai toujours essayé de me compromettre avec ce que le réel offrait, en refusant systématiquement de faire appel aux Grands Principes, au désengagement altier et surplombant de la sentence pédante ; je ne suis pas certain d’y être toujours parvenu, hélas.
Quoi qu’il en soit, c’est pour ces raisons, c’est-à-dire en raison de mon refus du désengagement hors du monde et de la réalité – que je suis favorable à la discrimination positive, favorable même à une certaine forme de communautarisme, car il me semble illusoire, pour ne pas dire très profondément absurde – au sens d’illogique – de dire pendant des années que la présence d’immigrés et de musulmans remet en cause le socle national unitaire sans en tirer les conséquences qui s’imposent, c’est-à-dire continuer à proposer des remèdes qui nieraient le constat ou qui n’en tiendraient pas compte ; si la présence d’une forte communauté étrangère remet en cause l’unité nationale alors cherchons à être cohérents, et ayons le courage de nous demander ce que signifie encore la Nation quand le peuple qui la compose n’est plus homogène, et ne le sera plus jamais. Ce que je n’ai jamais compris chez mes amis de droite opposés à la discrimination positive, c’est qu’ils admettent naturellement le constat d’une présence massive d’immigrés remettant en cause l’unité nationale mais lorsqu’il s’agit de savoir quoi faire, ils font systématiquement comme si l’unité nationale n’était pas remise en cause par le constat qu’ils venaient de faire ; étrange. La réalité du peuple français, aujourd’hui, c’est l’immigration et le métissage ; plus de la moitié des mariages célébrés à Paris sont des mariages métissés. C’est cela la réalité, c’est cela la « circonstance » dont parle Aron, et je crois que c’est cela qui doit constituer la base d’une vraie réflexion politique. « Le peuple n’a pas à se transformer » dit le réactionnaire ; « mais il se transforme » dit la réalité. « C’est abominable ! » conclut le réactionnaire en se retranchant dans un rejet du monde qu’il veut noble…
Ce long exposé sur ce que j’ai tenté de défendre tout au cours de ce blog tient au fait que ledit blog prend fin avec ce post. Je n’ai plus l’envie, plus le cœur, plus le temps de le nourrir, et je crois, de toute façon, que toute nouvelle page serait une redite. J’ai fait, grâce à ce blog, de merveilleuses rencontres, l’homme sans qualités (Darling !), Artemus (dont je ne louerai jamais suffisamment la générosité), carnets baroques (Petit chat), Systar, Haliotoïde (Dieu !), Raph (Raphounette), Tatianus (Le meilleur d’entre nous), Restif, Post Scriptum, qui sont devenus de vrais amis, et grâce auxquels d’autres rencontres ont été possibles, ce dont je suis très heureux. Ce fut aussi l’occasion de lire des blogs que j’admire, parce que la liberté et l’humour y sont non négociables : Môssieur Resse, Jusmurmurandi, Odanel et j’ai bien envie de citer à nouveau Haliotoïde, homme (et coquillage !) libre s’il en est ! Optimum pour la qualité de ses analyses économiques, ou Polydamas pour l’originalité de sa conciliation du catholicisme et du libéralisme m’ont beaucoup appris. J’ai beaucoup appris également de bien des lecteurs, Dom, Robert Marchenoir, Sans Importance, Claude, M. Goux, Wilo, LCTJ, et tous ceux que j’oublie mais que je remercie très sincèrement.
D’autres blogs, plus rares, m’ont considérablement déçu, précisément parce que, sous couvert de lutter contre le « politiquement correct » lui-même absolutisé en essence, ils réactivaient de façon aussi névrotique la tyrannie du d’où tu parles qu’ils condamnaient dans ce qu’ils croyaient être le « politiquement correct », sans voir que le « politiquement correct » n’était que purement formel, et consistait à imposer une certitude là où le débat et la réflexion eussent été souhaitables : ainsi l’immigration, ainsi le féminisme, ainsi la délinquance ; ce n’est pas tant le fait que certains proposent des solutions à ces problèmes qui heurtent le politiquement correct, mais bien plutôt le fait que justement certains y voient des problèmes et rendent problématiques l’immigration de masse ou la délinquance, alors qu’il serait de bon ton de n’y voir qu’une « chance » ou un « fantasme », c’est-à-dire qu’il faudrait avoir une certitude définitive sur des phénomènes pourtant hautement problématiques : le politiquement correct à mes yeux revient plus à honnir la problématisation de certains thèmes qu’à bannir leur solution ; on interdit de voir dans certains phénomènes un problème méritant réflexion et on préfère ainsi taxer ceux qui persistent à penser ces phénomènes comme des problèmes de toutes les tares possibles, du racisme à la folie, en passant par une gamme de petits plaisirs que le connaisseur appréciera. Hélas, il est probable que les adversaires du politiquement correct en tant que tel reproduisent exactement le même schéma, ne serait-ce que dans l’interdiction qu’ils jettent sur le caractère problématique du « politiquement correct » ou sur la certitude dont ils font preuve sur des présupposés plus que discutables. Bref, ceux qui ont bâti leur « pensée » en opposition au politiquement correct n’ont bien souvent fait que transposer dans ce phénomène formel et relatif leur propre radicalité afin de retrouver en lui ce qu’ils y avaient eux-mêmes introduit.
Alors, pour clore définitivement la vanité de ce blog, tout blog d’opinion consistant du reste à croire que sa propre opinion est susceptible d’apporter quelque chose, geste d’orgueil s’il en est, je conclurai par une citation de celui que les meilleurs révèrent ici, à savoir Achille Talon dont la voix jettera un voile définitif sur cette entreprise, en en montrant toute la vanité, dans le double sens du terme : « Or, sachez-le, dans ce gigantesque concert global qui couvre le moindre recoin de la planète, j’estime que la voix d’Achille Talon a un rôle à jouer ! Il est temps ! J’ai décidé de la faire résonner fièrement aux oreilles des populations les plus reculées, et ce jusqu’aux antipodes ! »[4]
PS : Quand je vois le thème du salon du Livre 2008 et que je me dis que je dois arrêter ce blog, j’en suis malade…
[1] Blaise Pascal, Troisième Provinciale, in Œuvres complètes, Edition Lafuma, p. 382
[2] Raymond Aron, Le spectateur engagé, Julliard, 1981, p. 171
[3] Ibid. p. 180
[4] Achille Talon a la main verte, Dargaud, 1998, p. 38
Halali
La doxa française voulant que les média soient à la botte du Prézydent en a pris un sacré coup lors de la conférence de presse de Sarkozy, où celui-ci s’en était très nettement pris à ceux-là, allant jusqu’à rabrouer et moquer publiquement le pauvre Laurent Joffrin, devenu le symbole d’une presse honnie, dont le manque de modération habituel de la question posée reçut une réponse fort cinglante quoique manquant singulièrement de pertinence. Quoi qu’il en soit, le Sarkozy que l’on disait tenir d’une main de fer les media pour l’ensemble du quinquennat, pour ne pas dire à vie, la doxa facile – et fausse – que reprenaient toutes les belles âmes éprises de pseudo-liberté journalistique, et qui avaient eu la fâcheuse tendance à confondre « les » media et TF1, devenu métonymie le temps d’un slogan de toutes les accusations, la doxa, donc, a subi un ébranlement aussi soudain qu’inattendu.
J’avais déjà relevé, ici même le caractère risible de ces syndicats de journalistes unaniment dressés contre la mainmise de Sarkozy sur les syndicats de journalistes, ou sur la quasi-totalité des hebdomadaires se demandant gravement si Sarkozy tenait les media, à l’exception, bien entendu, d’eux-mêmes… C’était le phénomène absolu de contradiction performative que j’avais tenté de décrire par le titre de « Les media, c’est les autres » et dont le caractère extraordinairement contradictoire n’avait pas sauté aux yeux de ceux dont les certitudes se trouvaient à l’aise en se passant du réel.
Seulement, il y a des jours où le réel, loin de ronronner, vocifère une évidence ; cette évidence fut celle de la conférence de presses, où les 5 années de mainmise médiatique annoncées se transformèrent en moins de 24 heures en Sarkozy ennemi juré des media. Après s’être vu accuser tous azimuts de les tenir, voilà-t-y pas que le même Sarkozy est accusé de les martyriser, de ne pas en respecter la dignité, de s’en moquer – ô suprême hérésie !
Ainsi, Jean-François Kahn, un des plus sémillants promoteurs du matraquage mensonger du Sarkozy teneur des media, faisant preuve pour une fois de cohérence avec lui-même, s’est vraisemblablement inquiété que l’évident lynchage actuel du Prézydent par les media ne créent des doutes sur la pertinence du phénomène décrit il y a encore quelques semaines dans ses propres colonnes. On comprend aisément, en effet, que la manifeste dénonciation du sarkozysme qu’opèrent aujourd’hui les media, risque de rétrospectivement jeter un doute sur le délire médiatique voulant que Sarkozy gouverne ces mêmes media. Alors JFK est monté au créneau dans le « journal de référence » : « on ne peut exclure qu’à la période de complaisance, effarante au mieux, honteuse au pire, succède une séquence pas beaucoup plus ragoûtante de quasi-lynchage, qui ferait de Sarkozy, réduit à une caricature de caricature, le bouc émissaire de tous les dysfonctionnements économiques, financiers et de leurs conséquences sociales : même quand, en l’occurrence, il n’en serait nullement responsable. Le rejet, ou même l’acharnement demain, serait alors à la mesure, ou plutôt à la démesure, de l’autocensure, et surtout de la courtisanerie d’hier qui fut parfois obscène. »[1]
Là, je dois dire que j’admire ; le leurre est génial, le voile efficace, la dissimulation perverse. Kahn, dont le goût de la modération n’est pas une caractéristique qu’on lui connaît, s’appuie pourtant sur celle-ci, afin de réclamer l’objectivité de la presse dans ses critiques actuelles contre Sarkozy, afin de suggérer que s’il réclame une modération dans les critiques contre Sarkozy, ses propres critiques qu’il a formulées depuis plusieurs années sont elles-mêmes modérées. Autrement dit, en proposant de rationaliser la critique, il se pare lui-même de cette vertu de modération, aux effets rétroactifs. Cela est le premier effet du leurre ; mais là où il se redouble, c’est qu’il permet de problématiser la modération de la critique et le refus du lynchage au détriment de la pertinence de la continuité d’une thèse ; Kahn ne s’interroge jamais sur la raison pour laquelle il y aurait eu un tel renversement en si peu de temps ; il évacue de manière hallucinante les causes qui ont fait que les media prétendument aux ordres soient passés en 24 heures aux portes du lynchage. Il ne l’explique pas parce qu’il ne le peut pas ; il ne le peut pas parce que la réalité est qu’il n’y a pas de changements, pas d’évolution, ou plutôt si, il y a une manifestation plus évidente encore de l’anti-sarkozysme médiatique depuis quelques semaines.
Naturellement, ne pouvant pas aborder l’explication rationnelle de ce qui serait un bouleversement si on lit bien ce papier khanesque, car cela supposerait d’aborder la pertinence de ses anciennes attaques, Kahn conclut par un appel aux principes républicains, obtenant du reste de la part des lecteurs internautes du Monde un satisfecit unanime, ce qui me semble plutôt inquiétant.
Ajoutons à cela le petit ouvrage de Joffrin en préparation, sursaut d’orgueil à l’humiliation reçue en conférence de presse dont le Figaro Magazine nous apprend qu’il sera consacré à maudire la maltraitance des media par Sarkozy, jadis accusé de les chouchouter et de les choyer en vue de les manipuler. On ne peut ne pas songer au mot de Mitterrand, expliquant avec un mépris superbe que tous les livres contre lui dirigés n’étaient jamais que les bonnes œuvres du vieux Monarque, nourrissant ses « pauvres »…
[1] Jean-François Kahn, Le sursaut, pas l’halali, in Le Monde, 1er février 2008
Réponse à l’énigme des enfants de Nicolas
Voici la réponse à la petite énigme autour des enfants de Nicolas. On sait qu’il a quatre enfants, dont au moins trois garçons ; il s’agit de savoir quel est le sexe du quatrième enfant caché, sachant que les trois autres sont des garçons. On ignore l’ordre de l’enfant caché par rapport aux trois autres.
Sur quatre enfants, cela fait 16 combinaisons possibles. Parmi ces 16 combinaisons, on recherche celle(s) contenant au moins 3 garçons ; une combinaison sur 16 donne 4 garçons, quatre donnent 3 garçons et une fille : GGGF, FGGG, GFGG, GGFG. Par conséquent, il y a quatre fois plus de chances pour que l’enfant en question soit une fille qu’un garçon.
Ma première fois avec Delaveine
Il est des jours où la mutation des temps vous agresse tout particulièrement ; ainsi ce vendredi 25 où, errant sans but boulevard Saint Michel, je fus alpagué par les basses criardes et sans grâce d’une boutique aussi vulgaire que récente, la fort mal nommée Delaveine. Hagard, je pénétrai machinalement la rutilante échoppe, et, aussitôt, me sentis perdre mon pucelage innocent ; plus qu’une découverte, un feu d’artifice ; des néons blafards éclairaient la déclinaison blanc gris noir de fringues infâmes « offertes » à 9, 99 € que des vendeurs Benetton aseptisés refilaient à de jeunes bourgeois fortunés qui eussent payé une fortune pour paraître pauvres ; l’occasion leur en était donnée à bas prix, et la parcimonie bourgeoise s’en accommodait toutefois fort bien. De gigantesques affiches vertes indiquaient que l’essentiel des articles était soldé, précipitant une clientèle bigarrée mais branchouille, où se croisaient le cadre venu acquérir un manteau peu coûteux, le jeune père de famille soucieux de rester jeune, et la fausse racaille de fausse banlieue, venue dénicher un sublime costume de survêtement.
Au loin, un mur façon mur de briques des faubourgs du Bronx, où ne manquaient que d’artistiques tags, me rappela soudainement où je me trouvais ; j’étais en plein milieu de l’ancienne librairie mythique des PUF, au cœur du rayon de littérature française ; au mur se trouvaient jadis des étagères contenant une belle quantité d’exemplaires de la Collection Blanche de Gallimard, étagères qui avaient laissé place à ce déprimant pastiche de briques cartonnées. Accablé, je me précipitai au premier étage, voir ce que l’ancien rayon de philosophie avait pu devenir ; soulagé, je constatai avec bonheur qu’il avait échappé aux Sweat dégueulasses et aux pantalons à 6 € pour accueillir les costumes racés à 69 €. Le standing philosophique était sauf. Grisé par cette inespérée découverte, je me hissai jusqu’au 2ème étage, jadis dévolu au plus grand rayon français de livres historiques, et là, je ne pus soutenir du regard le spectacle qui s’offrait à moi : tout ce qui se faisait de plus laid, de plus repoussant dans les fringues contemporaines s’y accumulait comme si l’on eût fait de ce sommet la quintessence extatique du kitsch. Je redescendis lentement les marches, songeant à cette ancienne librairie des PUF dont je n’avais certes pas pleuré la mort, tant les vendeuses étaient infectes, les vendeurs arrogants, et la présentation des livres irrationnelle, mais voir Delaveine remplacer ces vieilles PUF moribondes me plomba violemment le moral. Toujours insatisfait ce Gai Luron, me dira-t-on.
Sortant de ce temple de la consommation kitsch, je me retrouvai face à un kiosque à journaux offrant au regard des passants honnêtes ( ? ) le visage d’Attali, gonflé à la cortisone, présenté comme le nouveau Géo Trouvetout de l’économie française ; l’homme levait un index, faisant mine d’avoir une idée, alors qu’il en avait, dit-on, plus de 300. Je voudrais pas faire mon démago, mais Attali, j’ai l’impression d’être comme pas mal de monde : je l’admire, mais je ne l’aime pas vraiment ; il m’énerve le sherpa de Mitterrand, le thuriféraire des nationalisations qui s’est maquillé en libéral ; au passage, néanmoins, force est de constater que sur le point de l’immigration, la version présentée dans les média avant que le rapport ne soit remis, et la version défendue par Attali en personne diffèrent sensiblement. Le conflit chez Pujadas est, à cet égard, intéressant et constitue un bel exemple, probablement, du délire autour des media aux ordres.
http://www.dailymotion.com/videox45bdx
Revenu chez moi, prêt à râler, comme d’habitude, afin de nourrir ce blog vorace, je lus quelques dépêches, dont une qui me fit sourire et qui portait sur Stéphane Pocrain le sémillant Vert Noir aux idées rouges. L’ex des Verts, fondateur du CRAN, rallié à Royal, et délivrant des leçons d’humanisme sirupeux et féministe chez Ruquier, est en effet reconnu coupable de coups et blessures sur son épouse, institutrice PS, traitée de telle sorte par l’humaniste au grand cœur qu’elle s’est retrouvée dans l’incapacité totale de travailler pendant 7 jours. « Selon son ex-compagne, Stéphane Pocrain, aujourd’hui âgé de 35 ans, s’était déjà montré violent précédemment, vis-à-vis d’elle mais aussi d’autres anciennes petites amies. »[1] Gageons au moins que ces coups et blessures récurrents aient reçu le label « citoyen » grâce aux services rendus par Pocrain à la Cause de la Diversité, afin que lui soit préservée la possibilité de venir prêcher dans les média la nécessité de la solidarité avec les femmes battues, fléau de notre société phallocratique.
[1] L’express.fr, vendredi 25 janvier 2008
Mimétismes
Mimétisme 1
Après que Sarkozy eut évoqué la « politique de civilisation », dont on ne saura jamais si Guaino pensait à la formule de Pompidou ou au texte d’Edgar Morin, bien que ne fût reçu à l’Elysée que ce dernier (aha aha), toute la gauche qui pense et qui rit hurla au scandale : concept fumeux, concept vide, vol d’un concept appartenant à Morin, retour de l’ethnocentrisme, etc. Bref, la France fit ce qu’elle sait faire de mieux, elle polémiqua. Quoi, comment, « civilisation », mais enfin, vous n’y pensez pas, et puis le nabot aux ray-ban, c’est pas à lui d’en parler, d’abord. Une semaine plus tard, Bertrand (Delanoë) déclinait son programme structuré autour de ce qu’il avait baptisé, non pas sa politique de civilisation, mais les « enjeux de civilisation[1] » que posaient le Vélib’ et Paris-Plage. Ainsi, pour répondre à cet enjeu de civilisation, sera proposée une mesure phare, « autolib’ » qui, à n’en pas douter, assurera le rayonnement de la civilisation parisienne. C’est ce que Bertrand appelle le « concret » ; et si on lui demande s’il n’a pas un peu copié le concept décliné par Sarkozy, Bertrand a la parade : « Il y a les propos sur la civilisation et il y a les actes. Moi quand je parle de politique de civilisation, d’abord je lis Edgar Morin… »[2] Et toc ! Ca c’est Bertrand ! Rien à voir, donc, avec l’idée sarkozyste.
Mimétisme 2
Parmi les mesures phares annoncées par Sarkozy lors de la conférence de presse où s’était vu préciser le sens de sa « politique de civilisation », figurait la proposition de supprimer le financement privé du service public ; Gai Luron a du mal à comprendre quelle est la cohérence de cette proposition au moment exact où il est demandé aux universités tout comme aux unités de recherche de s’ouvrir aux financements privés ; rendre abominable l’argent de la publicité pour la télévision publique tout en qualifiant de formidable l’argent des entreprises pour les universités ne semble pas d’une fulgurance à toute épreuve ; néanmoins, la gauche et Ségolène Royal, loin de remarquer cette incongruité, n’ont su se focaliser que sur la hausse de l’action TF1 après l’annonce présidentielle ; comme à leur habitude, les sémillants socialistes ont évacué le principe pour se focaliser sur une conséquence dont la durée de vie avoisina celle d’une journée boursière, le titre TF1 étant revenu à son niveau habituel dès le surlendemain. Sur le principe, on comprend toutefois que la gauche soit muette et qu’elle cherche à orienter le regard sur l’action TF1 : c’est une mesure qu’elle a elle-même pensée, portée par Gallo en 1988 avec Bourdieu et Rocard, qui s’était brisée contre le lobbying des publicistes de l’époque. La volonté de ses concepteurs s’ancrait dans le projet de protéger la culture sur le service public, et la mesure fut adoptée à l’unanimité par le bureau du PS ; en 1990, le refus de l’Elysée signait pourtant la mort de ce projet. Bref, comme le souligne Alain Duault, « elle faisait partie des propositions de la gauche et de l’extrême gauche ainsi que du programme élyséen de Ségolène Royal… Mais c’est Nicolas Sarkozy qui l’avance, c’est donc une mauvaise chose : grande hypocrisie ! »[3] Cachez ce projet que je ne saurais me rappeler[4]…
Mimétisme 3
On connaissait la méthode de communication de Nicolas Sarkozy : occuper le terrain médiatique, en proposant chaque jour ou presque une nouvelle thématique pour faire oublier toutes les annonces non tenues la veille. Cette saturation du champ médiatique est aujourd’hui admirablement reprise par les opposants au Prézydent ; au-delà de Marianne qui s’époumone à dénoncer l’omniprésence médiatique de Sarkozy tout en lui consacrant sa milliardième Une, viennent de sortir en rafale un certain nombre d’ouvrages, qui, chaque jour, chassent le précédent. D’abord, le livre sur Cécilia Sarkozy où la presse – aux ordres, évidemment – ne retint que les deux pages de critique acerbe contre son ancien époux, les fameux « Nicolas est un sauteur ! », alors que les 290 autres pages étaient plutôt élogieuses et admiratives à l’égard du Prézydent. Quelques jours plus tard, Patrick Rambaud, l’ancien nègre passé de l’ombre à la lumière, publie Chroniques du règne de Nicolas Ier, critique plus ou moins romancée d’un règne qu’il juge « fatigant » ; le vertueux Patrick Rambaud a, hier, affirmé qu’il se sentait totalement en accord avec Yannick Noah dans sa critique du pouvoir présidentiel et de la fatigue qu’il susciterait. Quelques temps auparavant, le philosophe maoïste et stalinien Alain Badiou avait publié un petit ouvrage cherchant à démonter le « pétainisme » (sic) de Sarkozy, présenté comme « l’homme aux rats » (re-sic), petit ouvrage qui s’est vendu à plus de 17 000 exemplaires[5]. Dans quelques jours, Pierre Moscovici publiera un pamphlet anti-Sarkozy, le tout sans oublier le vilain ouvrage d’Eric Hazan appelant à la guerre civile contre Sarkozy, Changement de propriétaire, la guerre civile continue. Vous avez dit saturation du champ médiatique ?
[1] Journal du dimanche, 13 janvier 2008
[2] Ibid.
[3] Alain Duault, La grande hypocrisie du service public, in Le Figaro, 22 janvier 2008
[4] Gallo avait écrit un article mémorable, Tombeau pour une ambition, in Le Monde, 11 mai 1990
[5] Le Monde, 11 janvier 2008
Les nonistes ou la volonté de revanche (démocratique ?) de Maastricht
Je m’étonne, oui je m’étonne. Je m’étonne de la réaction de ceux que l’on avait qualifiés de « nonistes » en 2005, face à la ratification parlementaire du traité de Lisbonne. Certes, de la part de Besancenot, Mélenchon, Emmanuelli, Villiers et consorts souverainistes, plus rien ne peut vraiment être source de surprise radicale, mais il n’en demeure pas moins que je m’étonne.
Tout d’abord, parmi eux, beaucoup avaient appelé au « vote sanction » à travers le référendum, transformant ainsi le vote en plébiscite pour ou contre Chirac ; le sens même du rejet du TCE avait été pour cette raison même fortement infléchi davantage du côté d’un désaccord de politique intérieure cristallisé autour d’un vieillard déclinant et désolant qu’autour de la véritable question posée. Certes, après que le non eut triomphé, beaucoup saluèrent la « formidable mobilisation citoyenne » en faveur du non, comme si les Français avaient réellement lu cet indigeste traité, aride et complexe, que seuls des experts patentés auraient pu comprendre véritablement. On fit passer les extraits épouvantails de deux pages distribués dans les cellules communistes et souverainistes comme le retour de la France à la passion politique et à la passion de l’information, comme si des extraits isolés et coupés de leur contexte pouvaient métonymiquement dispenser de la lecture intégrale du Traité. Nous fûmes, une fois de plus, risibles, comme si le non à ce Chirac pathétique se devait d’adopter lui-même une forme parodique de culture politique.
Qui peut nier sérieusement que ce référendum ne fut pas, pour beaucoup, l’occasion d’infliger un revers sévère à Chirac ?
Mais, au-delà de l’habituel cirque français, on se dispensa de s’interroger réellement sur la pertinence de l’organisation d’un référendum : sur ce point, je rejoins totalement Jean-Louis Bourlanges pour lequel le TCE fut, dans son intitulé même, un grotesque leurre ; un leurre car les européistes zélés se gargarisèrent du terme « constitutionnel » pour dire qu’ils étaient parvenus à proposer une Constitution, tandis que les anti-européens sautèrent sur l’hybris européiste pour effrayer le bon peuple, en assurant que la dimension constitutionnelle revenait à « graver dans le marbre » (© Besancenot et Buffet) un certain nombre de dispositions dites, probablement à tort, « libérales », la concurrence étant par exemple un principe constitutionnel français, donc un principe politique. Or, ainsi que le souligne Bourlanges, « c’était un mensonge -- qui a coûté très cher aux partisans du oui en 2005 -- que de qualifier de Constitution le texte élaboré par Valéry Giscard d’Estaing, et qui n’était rien de plus qu’un classique traité international. »[1] Par conséquent, du fait même que l’hybris européiste a voulu faire passer un Traité pour une Constitution, ce qu’il n’était pas, il n’y avait aucune raison de proposer un référendum en 2005 sur ce sujet. Seul le caractère faussement constitutionnel a pu faire croire qu’un référendum serait nécessaire, alors même que ce terme était une aberration. Plus clairement, je partage pleinement le point de vue de Bourlanges selon lequel l’idée même de constitutionnalité du Traité ne fut qu’un gimmick voulu par certains européistes trop heureux de dire qu’ils étaient sur la voie d’une Constitution européenne, alors qu’il n’y avait là qu’un Traité, mais cette forme d’orgueil pro-européen fut reprise par les anti-TCE contre le Traité, lesquels ont fait jouer l’idée effrayante de constitution supranationale pour délégitimer le Traité.
Réclamer aujourd’hui un référendum sur un texte qui, si je puis dire, exprime la vérité non constitutionnelle du TCE de 2005, cela n’a aucun sens politique, et ne relève que d’un gigantesque mensonge démagogique. Du reste, le nouveau Traité abandonne à la fois le terme de Constitution, tout en reprenant l’essentiel du TCE, ce qui incite à penser que l’essence même du Traité n’était pas constitutionnelle.
Je m’étonne également autour de l’argument voulant qu’il y ait un déni de démocratie, argument qui ne laisse pas de surprendre. Les Français ont voté pour un référendum en 2005 portant sur un texte qu’ils n’avaient pas lu, et en fonction de critères de politique intérieure ; ils votent non, et les nonistes y voient le formidable travail de la démocratie. Ils votent deux ans plus tard pour un Président dont le programme contient très explicitement la volonté de ratifier par voie parlementaire un Traité amendé – à la marge – et ce Président est élu dans les mêmes proportions que le Non au TCE. Sarkozy tire la logique même du Traité qui, n’étant pas une Constitution, n’a aucune raison d’être soumis à référendum, et voilà que les nonistes viennent expliquer qu’il y a déni de démocratie, comme si la démocratie était davantage présente dans une vote détourné par des questions intérieures et un Traité illisible caricaturé par la lecture d’extraits, que par le choix clair et lisible d’un programme présidentiel.
Qui peut sérieusement affirmer que les Français ont lu en entier le TCE ? Qui peut sérieusement affirmer que les Français non juristes pouvaient comprendre ce texte ? Qui peut faire sérieusement de ce vote un grand moment démocratique ? Il ne s’agit pas de mépris envers le peuple français, il s’agit d’un fait : les Français (moi le premier) n’ont pas lu ce Traité en entier et quand bien même l’auraient-ils lu, ils n’auraient pas eu les compétences techniques pour le comprendre, les experts eux-mêmes ayant fait preuve de mémorables divergences d’interprétation quant à certains passages. Et le nouveau Traité de Lisbonne s’avère encore plus complexe que celui de 2005. Pourquoi réclamer une seconde mascarade démocratique ? Pourquoi réclamer un référendum en 2008 sur un texte que les opposants eux-mêmes jugent illisible et trop complexe ? _
J’ajoute que la tartufferie atteint des sommets chez des blogueurs auto-définis comme non-démocrates et royalistes, et s’appuyant sur la légitimité du référendum soudain paré de toutes les vertus possibles d’un « Peuple » qui, comme un seul homme a exprimé la belle essence du Pays en décadence pour dire « Non », tandis que le Programme présidentiel contenant la ratification parlementaire est évidemment délégitimé au nom du refus altier des choix démocratiques, le petit peuple n’étant pas apte à juger… Mépriser la démocratie, se dire royaliste et s’appuyer sur un référendum, symbole même de la démocratie populaire tout en refusant la légitimité de l’élection d’un Président sous prétexte que les Français ne savent pas pour quoi ils votent ne manque pas de sel.
Au-delà de la mauvaise foi patente, il est fascinant d’observer comment la pensée noniste met en branle une machine effroyable consistant à accorder un crédit au seul référendum dont chacun sait que les votes à la fois disparates, confus, mêlant Besancenot et Le Pen, Mélenchon et Villiers, Buffet et Dupont-Aignan, n’exprimaient pas la vitalité de la démocratie française mais l’illusion de savoir concernant un Traité abscons et le ressentiment des Français vis-à-vis de la vilaine Europe, auxquels s’ajoutait la volonté d’achever un Chirac qui apparaissait, chaque jour plus grotesque. Bref, ce référendum constitua certainement, dans la Vème République, le moment où l’on atteignit un point culminant d’aberration politique, où les citoyens durent se prononcer sur un texte dont ils ignoraient tout ou presque, si bien que rarement autant que ce 29 mai les Français votèrent en parfaite méconnaissance de cause, aussi bien les nonistes que les ouiistes, bien évidemment. Eriger ce référendum absurde en son principe et risible dans son exercice, en référence démocratique confine au risible dont la France est hélas, pourtant, bien coutumière.
Par ailleurs, Coûteaux, adversaire résolu du nouveau Traité de Lisbonne, argue de la complexité de ce nouveau Traité : « la lecture et la compréhension en sont volontairement rendues obscures : en plus des 256 pages de la NCE, il faut avoir les 2800 pages de référence sur les genoux pour savoir ce que l’on modifie. »[2] (Les 2800 pages concernent celles des Traités précédents)
Soit, mais si l’on suivait la logique de son raisonnement, à savoir que la ratification parlementaire est un déni de démocratie référendaire, alors on ne comprend pas pourquoi il faudrait organiser à nouveau un référendum compilant des Traités auxquels les Français ont déjà dit oui, en 1992, avec le Traité de Maastricht. La réalité est ici au fond machiavélique : les nonistes n’ont, en réalité, pas digéré Maastricht. Aucun argument sur le caractère anti-démocratique de la ratification parlementaire – ce qui revient, au passage, à refuser au Parlement le rôle de représentation du peuple français et à faire preuve d’un antiparlementarisme certain – n’est valable, et un examen de quelques minutes suffit à en apercevoir le caractère mensonger ; en disant que le Traité de Lisbonne reprend Maastricht et quelques autres traités secondaires, ce qui revient à dire qu’il s’agit d’une compilation sur ce que les Français ont accepté par voie référendaire ou parlementaire, les nonistes veulent prendre une revanche sur Maastricht, c’est-à-dire refaire voter les Français sur ce sur quoi ils se sont déjà prononcés en 1992, exactement comme les Européistes les plus zélés ne cessent de faire dans les pays qui refusent obstinément d’intégrer l’UE. Mais, dans les deux cas, cela se fait, bien évidemment, au nom de la sacro-sainte démocratie que, décidément, bien des politiques se plaisent à déshonorer.
Que l’on soit opposé à la construction européenne telle qu’elle est proposée, très bien, qu’on invoque la démocratie pour justifier son refus, fût-on du reste résolument anti-démocrate, voilà qui fait singulièrement sourire. Que l’on me comprenne bien ; je ne conteste pas l’extrême pertinence des critiques formulées contre le TCE ou contre le Traité de Lisbonne, je m’étonne en revanche de la nature des arguments invoqués pour réclamer un référendum sur le Traité de Lisbonne, arguments qui, in fine, me semblent faire jouer la démocratie contre la démocratie elle-même.
[1] Le Figaro Magazine, 15 décembre 2007
[2] Ibid.
l’individu entre valeurs et morale II : pourquoi la gauche est-elle si morale ?
J’avais, afin de marquer les 400 000 visiteurs de ce blog, proposé un article pénible et pédant dont le nombre restreint de commentaires indiqua fort bien le succès tout relatif qui fut le sien ; pour le résumer en une phrase, on pourrait dire que j’avais essayé de discriminer la morale et les valeurs, en tant que celles-ci étaient l’apanage d’une époque refusant l’universalité de principes moraux, universalité présente en revanche dans la morale. De cela, découlait un certain relativisme inhérent aux valeurs, dont l’idée contemporaine d’indépendance traduisait la condition.
Cette première partie n’avait pour seul dessein que d’établir la distinction entre morale et valeurs afin de préparer l’exposition d’une thèse politique que je crois plus parlante pour l’ensemble des lecteurs : la gauche, dont l’histoire se confond pratiquement avec la substitution de la pluralité des valeurs à la morale rigide et dogmatique, semble avoir aujourd’hui oublié ce relativisme qui est à son fondement, pour imposer une morale dogmatique dont le paradigme me semble être, chaque jour davantage, celui de l’Inquisition. Pour le dire autrement, je fais mienne cette interrogation de Baudrillard : « Pourquoi tout ce qui est moral, conforme et conformiste, et qui était traditionnellement à droite, est-il passé à gauche ? »[1] En d’autres termes, il s’agit de chercher à comprendre comment la gauche a fait du relativisme moral et de la promotion des valeurs la seule morale possible, et comment elle a produit une extraordinaire contradiction performative consistant à combattre à la fois le contenu et la forme de la morale tout en en recomposant la forme à son propre profit. Décrire et comprendre cette incroyable transformation constitueront l’unique questionnement de ce billet.
Que la gauche soit devenue aujourd’hui le représentant auto-proclamé de l’unicité du Bien et de la morale en guerre contre des ennemis relégués en marge de l’humanité, voilà qui ne nécessite guère de grandes explicitations. Baudrillard que l’on ne saurait soupçonner de réaction aiguë, avait lui-même déploré cette mue de la gauche en gardien du Temple intransigeant, en Inquisiteur jaloux de son pouvoir moral, en Vigilance de l’Ordre moral. Un article mémorable fut l’occasion pour l’illustre sociologue d’exprimer son dépit : « Révision déchirante : alors que la droite incarnait les valeurs morales, et la gauche au contraire une certaine exigence historique et politique contradictoire, aujourd’hui, celle-ci, dépouillée de toute énergie politique, est devenue une pure juridiction morale, incarnation des valeurs universelles, championne du règne de la Vertu et tenancière des valeurs muséales du Bien et du Vrai, juridiction qui peut demander des comptes à tout le monde sans avoir à en rendre à personne. »[2] Que cet article ait paru initialement dans Libération ajoute à son contenu une saveur particulière, dont on imagine aisément le plaisir gustatif lors de sa publication…
Probablement, pour l’économie de son propos, Baudrillard avait-il quelque peu caricaturé la droite, en réduisant à l’unité les multiples tendances politiques qui la constituaient mais il n’en demeure pas moins vrai que l’Ordre moral a, depuis plus de deux siècles, exhalé une senteur de droite, voire de réaction, tandis que le relativisme et ses conséquences exprimaient le triomphe de la différence, au sens où se voyait refusée la pertinence de tout fondement unique et transcendant, qu’il fût divin ou rationnel. Que Baudrillard s’étonne de voir la gauche se réclamer de « valeurs universelles » n’a guère de quoi surprendre : une valeur universelle suppose, si je puis dire tautologiquement, l’universalité de la valeur et anéantit par conséquent la possibilité du choix individuel, relatif à chaque société ou à chaque époque ; autrement dit, une valeur universelle n’a de valeur que le nom, elle se présente déjà sous la forme de la morale ayant revêtu le fard de l’unicité, de telle sorte que nul ailleurs ne soit plus possible, à moins de franchir le seuil de l’humanité. Les récentes déclarations de Sarkozy sur mai 68 ont révélé à quel point la gauche avait fait de Mai le dogme fondateur et destinal d’un envoi moral dont chaque remise en cause ne relevait pas du débat démocratique mais de l’hérésie la plus inadmissible ; le débat qui avait eu lieu ici avait révélé la position de ceux que j’avais appelés les « gardiens du Temple » qui, convaincus de leur statut transgressif, ne pouvaient comprendre la moindre seconde que le glorieux épisode de Mai fût devenu à leurs yeux le Saint Calice intouchable, porteur d’une vérité universelle ne souffrant nulle contestation. Mai 68 était pourtant pour eux LA morale, que seuls des hérétiques – baptisés pour l’occasion « réactionnaires » ou « fascistes » – avaient eu le mauvais goût de relativiser. Bref, il ne s’agissait plus de défendre une émancipation et d’accueillir la contradiction inhérente au progrès de l’histoire, il s’agissait de sacraliser un événement en jetant l’anathème sur tous ceux qui n’y adhéraient pas pleinement. Mai 68 qui avait semblé promettre le triomphe du relativisme se voyait ainsi figer dans un point de sacralité inouï.
Mais Baudrillard, dans son bel article, concluait en ajoutant un point qui me semble de la plus haute importance ; cette gauche morale « peut demander des comptes à tout le monde sans avoir à en rendre à personne. » La formule est saisissante de justesse et de pertinence ; il n’est qu’à songer à l’amnésie que la gauche – particulièrement française – déploie lorsqu’il s’agit de taire les crimes du socialisme soviétique, et aux anathèmes hallucinants qu’elle se plaît à lancer dès qu’elle éprouve la joie de dénoncer un supposé raciste, un supposé « homophobe », bref, un déviant dont on se demande comment l’humanité a pu produire de tels spécimens. Sur le point de l’amnésie, j’avais ici même développé le rapport du socialisme français aux millions de morts des régimes socialistes et communistes dans le monde, mais il me paraît bon de restituer ce comportement dans le contexte général de la divinisation de la gauche française qui s’octroie ainsi le soin de décréter le bien et le mal, tout en pouvant, bien évidemment, s’exonérer du mal. C’est pourquoi, je partage totalement le constat de Sloterdijk, ainsi exprimé : « La mentalité de la gauche contemporaine me semble marquée par une inclinaison pour laquelle je propose le terme d’auto-amnistie. La gauche contemporaine est la partie de la société ayant le privilège de se pardonner ses propres erreurs. »[3] Ce terme d’ « auto-amniste » est admirablement choisi en ce qu’il témoigne du fait que la gauche n’est plus un courant politique parmi d’autres soumis au jugement de l’histoire ; elle est désormais cela même qui transcende l’histoire et qui, du haut de sa posture quasi divine, bénit et maudit les différents acteurs de l’histoire. « Tout se passe, poursuit Sloterdijk, comme si les « crimes de gauche » étaient des actes sans auteurs. »[4] En d’autres termes, la gauche ne conçoit pas que puisse exister un criminel de gauche ou, s’il existe, il est déjà fasciste. Pour ma part, je radicaliserais ce constat en remarquant qu’il n’existe pas vraiment de crimes socialistes non plus dans la carte du monde progressiste : il n’est qu’à se rappeler la présentation faite de tous les mouvements criminels socialistes, inlassablement présentés comme « nationalistes » (Milosevic), « terroristes » (les FARC), l’intellectuel Renaud allant jusqu’à qualifier de « fascistes » ces derniers, etc. Tout crime socialiste est au fond décrit comme la perversion d’un « bel idéal » devenu fasciste, ce dernier terme accolé aux FARC ou à Castro étant le symptôme ultime de l’incapacité hallucinante qu’ont nos penseurs progressistes d’admettre qu’un régime de gauche soit criminel – à supposer, d’ailleurs, que le fascisme ne fût pas de gauche…
« Auto-amnistie » donc, qui suppose que la gauche se place dans une posture transcendante au cours de l’histoire, à partir de laquelle elle pourrait juger celle-ci, situation que Finkielkraut résumait en une formule frappante : « Il est tellement plus reposant, en effet, d’être une conscience que d’en avoir une. »[5] A vrai dire, tout me semble présent dans cette merveilleuse synthèse ; la gauche est cela même qui juge sans être jugé, l’organe d’Inquisition régissant les lois sans y être soumis, le Bien non soumis à lui-même. Elle est la conscience des damnés de la terre, des faibles, comme le Christ était la consolation des humbles et des petits, mais elle ne se juge pas tenue de répondre des crimes commis en son nom. Elle est l’Ordre moral qui ne saurait être inquiété par les vicissitudes de certains de ses membres ; elle est la Sainte Inquisition qui n’a pas à répondre des excès de zèle de certains Inquisiteurs particulièrement vertueux.
Et cette posture qui est celle de la transcendance à l’ordre du monde n’est autre que celle du divin, celle que Baudrillard – toujours lui – avait jadis qualifiée dans une expression magnifique de « gauche divine »[6] Il faut, je crois, prendre au sérieux l’expression d’auto amnistie, et comprendre que là se joue un phénomène tout à la fois étrange et majeur : plus la gauche cherche à amnistier ses propres crimes, plus elle est apparaît comme morale. Plus le souvenir soviétique se trouve blanchi, plus la gauche brille de sa pureté immaculée ; bref, pour le dire avec les termes de Finkielkraut, plus la gauche est une conscience, moins elle en a. C’est pourquoi, c’est dans le communisme et ses crimes qu’il s’agit de trouver l’origine de la gauche divine et morale, ou, pour le dire avec Baudrillard, les communistes ont initié le règne de la « moralité inouïe »[7]. Ces derniers, en effet, ont cherché à camoufler la violence inhérente à tout processus révolutionnaire et ont simulé la transparence là où se jouaient des crimes de masse dans l’accomplissement du processus révolutionnaire. La dimension immorale du processus révolutionnaire, qui se justifiait dans un choix heuristique consécutif à la substitution des valeurs à la morale, s’est trouvée occultée par la gauche contemporaine, si bien que le communisme est devenu le détenteur de la morale et du Bien tandis que le socialisme lui-même s’est avéré être « la forme moralisée par l’économie politique (elle-même réduite par Marx à la dimension critique, et ayant perdu ainsi la dimension irrationnelle, ascétique, que pointe encore Weber dans son Ethique protestante), et l’économie politique elle-même tout entière moralisée par la valeur d’usage. »[8]
Le social comme valeur d’usage, voilà qui donne à réfléchir ; on use du social, et l’on fait de celui-ci le lieu de la transparence, de la réalisation du Bien, de l’unicité du Bien, afin de l’expurger de toutes les tares abominables dont l’existence était pourtant supposée par la promotion des valeurs que recherchait cette même gauche. Mais, loin de chercher à faire jouer la différence des valeurs, la gauche et le socialisme ont évacué du champ social, dont l’exigence était celle de la transparence, toute valeur non-conforme aux dogmes moraux, à l’aide d’organes d’Inquisition chargés de lutter contre les valeurs déviantes, ayant aujourd’hui pour nom l’antiracisme, la Halde, le MRAP, SOS racisme, RESF, etc. Le socialisme est devenu ce que Baudrillard nomme une « gestion de la morale. »[9] et nulle expression ne saurait mieux convenir à cette « gauche divine », expulsant du champ social – et humain dont le social désigne désormais la totalité du lieu humain[10] – ceux dont les valeurs sont contraires à la morale dogmatique qu’elle impose chaque jour davantage. Que cette hypermoralisation ait trouvé son origine dans la façon dont il a fallu effacer la violence et les crimes des révolutions socialistes, et que cette hypermoralisation s’incarne aujourd’hui dans l’Inquisition morale s’exerçant à travers les organes comme la Halde et le MRAP permet de comprendre la liaison que Finkielkraut avait établie entre communisme et antiracisme : l’antiracisme sera le communisme du 21ème siècle, c’est-à-dire sera la forme hypermorale que prendra la gauche, gommant dans un premier temps tout opposant par des processus d’inquisition morale avant que, dans un deuxième temps, très certainement, la gauche cherche à amnistier les épurations prévisibles de l’antiracisme, redoublant ainsi le processus de gommage du réel ; à suivre…
[1] Jean Baudrillard, La conjuration des imbéciles, in Libération, 7 mai 1997
[2] Ibid.
[3] Alain Finkielkraut et Peter Sloterdijk, Les battements du monde, Pauvert 2003, p. 230
[4] Ibid. p. 230
[5] Ibid.
[6] Jean Baudrillard, La gauche divine, Grasset, 1985
[7] Ibid. p. 19
[8] Ibid. p. 20
[9] Ibid. p. 87
[10] « il faut, écrit Baudrillard, que rayonne le social dans son enchaînement lumineux, transparent, contractuel, démocratique. », in Baudrillard, op. cit., p. 103
Le petit antiraciste illustré
Petite interview d’Omar et Fred intéressante ; à la troisième question, Ardisson demande qui gagne le plus et la réponse est intéressante : c’est Omar. Pourquoi ? Parce que Fred a négocié un contrat antiraciste, où Omar gagne trois fois plus que lui, si bien qu’il a négocié un contrat où il a volontairement décidé de se léser, au nom du Bien. Je ne sais pas si l’on peut mieux illustrer l’antiracisme comme auto-mutilation et permanente mortification où d’aucuns -- de mauvaises langues, bien évidemment - verraient un dolorisme plus que malsain. Il y a du mystique dans cette volonté d’expier, il y a de la jouissance dans cette affirmation de son impureté, dans cette envie de crier à la face du monde à quel point on est mauvais mais en même temps combien on souhaite racheter son impureté par une accusation publique et une mortification -- ici financière.
Mais Omar et Fred me faisant rire, j’arrête là mon mauvais esprit…
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Montebourg le mou
La sottise de la semaine, c’est Arnaud Montebourg qui nous l’offre. Ce dernier s’était récemment illustré en dénonçant les fameuses vacances du Prézydent, honteusement payées par un sien ami et non par un contribuable. Rappelons ici les pieuses paroles, pleines de vertu du jeune Montebourg : « je regrette de devoir m’interroger sur les contreparties que M. Bolloré, homme d’affaires rusé, est en droit d’attendre de la République, car dès lors que le président de la République se met en situation de dépendre des faveurs de milliardaires il y a forcément une contrepartie. »[1] Et le même Montebourg avait justifié sa critique par une vertueuse distinction entre intérêts privés et intérêts publics : « Ce mélange des intérêts privés et publics est nuisible à l’impartialité de l’Etat. On ne peut mener une politique qu’à l’écart des puissances de l’argent. M. Sarkozy mène la politique des milliardaires, ce sont eux qui sont au pouvoir et nous le voyons tous les jours. »[2]
Fort de sa tonitruante dénonciation, le Saint Just contemporain avait gagné les ultimes jalons de moralité qui lui manquait ; blindé de vertu, il ne se doutait donc pas que l’on irait regarder où il avait décidé de passer Noël, jour où lesdites déclarations vertueuses citées ci-dessus furent livrées à la presse. Ce jour, là, donc, « Ray Ban sur le nez, skis au pied, le député PS [Arnaud Montebourg] dévalait les pentes de Courchevel en compagnie de Serge Weinberg. Lequel, après avoir présidé le directoire de Pinault-Printemps-Redoute, dirige à présent le conseil d’administration d’Accor et est administrateur de Schneider Electric, de la Fnac, d’Artemis et de Gucci. (…) Après avoir descendu quelques rouges (les pistes), les deux amis skieurs en ont descendu d’autres à bord de « la Soucoupe », un des établissements les plus huppés de « Courche ». »[3]
Mais le bon député PS nous en offre deux pour le prix d’une cette semaine. C’est ainsi que le preux chevalier de la pureté, jadis très opposé au cumul des mandats et héraut de ce combat afin de retrouver ce qu’il nommait modestement les « sources de la République », a décidé de prendre, en plus de son mandat de député, la présidence de la Saône et Loire aux cantonales ; mais l’homme a de quoi justifier ce que de mauvaises langues confondraient avec un volte face : « il se passe des choses très importantes dans ce pays et notamment une concentration pour moi inadmissible des pouvoirs »[4] ce qui incite notre député à défendre, contre la dictature sarkozyste, une action « sur le terrain, au contact concret [des] concitoyens »[5] Et il conclut en ces termes : « Cette candidature est d’abord un acte de résistance à la montée de l’absolutisme sarkozyste. » Mais que feraient tous nos preux résistants sans Sarkozy…
Il est vrai que le petit Montebourg, avec Mme Royal, a eu de quoi faire ses armes en matière de duplicité. La malheureuse candidate a ainsi expliqué aujourd’hui à la Presse qu’elle déplorait le rythme de vie de ce Président qui la désole. « Nous avons un président de la République qui vit comme un milliardaire, il n’a plus du tout conscience de ce que nous attendons. »[6] On appréciera au passage le « nous », permettant à peu de frais de jouer la proximité avec les petites gens, que la Madone a subitement pris en affection. Dans une déclaration que n’aurait pas désavouée le bon Maréchal, sentant bon le populisme et le ruralisme authentique en opposition à la ville corrompue, elle a cru bon d’ajouter : « Je suis ici dans la France des territoires, la France sérieuse, la France authentique, qui attend que les problèmes soient réglés. C’est aussi une forme de pudeur. »[7]
Rappelons que la ruralitude et le refus de la fréquentation de milliardaires de la Madone sont tels que depuis février 2007, son ami Pierre Bergé finance un 150m² boulevard Raspail pour que la Madone dispose de locaux gratuits en plein Paris, et souhaite réactiver le réseau « les amis de Ségolène » dont le siège serait… à l’Ecole Normale supérieure de Paris, rue d’Ulm[8]. Montebourg est allé à bonne école.
[1] Le Monde, 26 décembre 2007
[2] Ibid.
[3] Le canard enchaîné, n° 4550, 9 janvier 208
[4] Les échos, 2 janvier 2008
[5] Ibid.
[6] AFP, 12 janvier 2008
[7] Ibid.
[8] Le Point, 28 novembre 2007
L’innocence dans les yeux d’un enfant
Il y a peu, je déambulais vers la gare de l’Est quand soudain un jeune môme d’environ 6 ans m’est rentré dedans assez violemment ; ce marmot, issu d’une « minorité visible », me toisa et, loin de s’excuser, me lança un « casse-toi ! » Médusé, je le regardai en scrutant les alentours pour vérifier que nul grand frère ne fût à l’affut en cas de mienne réplique, ce dont la masse de jeunes statiques eux aussi issus d’une minorité très visible suffisait à me faire douter. Alors altier, je décidai de mépriser l’incident et laissai repartir le jeune insolent dont mon âme progressiste et socialiste déplorait le manque de socialisation et de civilité.
Et puis ce matin, dans le Figaro, je lus un article dont les premières lignes me parurent être un scénario de film et non une réalité. Je cite in extenso :
« Âgés de 3 à 10 ans, ils frappent, volent ou brûlent des voitures. Le rajeunissement de la délinquance est un vrai phénomène dans les cités.
Les yeux révulsés, la respiration «rauque, caverneuse, animale», qui lui valent le surnom de l’«Exorciste», Aziz (1) a la rage. Comportement hyperactif, insultes, coups… la dernière fois qu’il a frappé, c’était son enseignante. Qui a porté plainte contre lui. Aziz n’a rien d’un de ces ados durs qui sévissent en bande, il a cinq ans et vit dans une cité de Saint-Denis, dans le 93.
Aziz n’est pas un cas isolé. Le rajeunissement de la délinquance dans les quartiers difficiles est un vrai phénomène. Âgés de 3 à 10 ans, ces minicaïds que l’administration appelle «enfants hautement perturbateurs» ne se contentent pas de voler des bonbons mais cognent, fument, traînent dans les rues, brûlent les voitures, etc.
Comme Bemba, 7 ans, qui arrive à l’école en empestant l’essence, après avoir incendié avec ses frères des voitures du parking voisin. Ou encore ce gamin de 3 ans surnommé «Hannibal Lecter», en référence au héros cannibale du Silence des agneaux, pour avoir mordu le nez d’une fillette jusqu’à le lui arracher.
Sans parler de Kader, 6 ans, qui, sous l’influence de son beau-père, fume du cannabis chaque soir «pour mieux dormir». Hakim, 9 ans, a, quant à lui, donné des coups de couteau à sa propre mère… C’était il y a six ans. Après maints autres délits graves, et un passage à Fleury-Mérogis, il est aujourd’hui emprisonné à Fresnes. Tous ces «enfants bandits», comme y fait référence le titre d’un livre (2) à paraître sur le sujet, viennent de Seine-Saint-Denis.
Si d’autres cités de France ne sont pas épargnées, ce phénomène «reste malgré tout marginal, nuance Sonia Imloul, présidente de Respect 93, une association qui milite pour la prévention de la délinquance des mineurs. Mais il suffit de deux ou trois élèves intenables dans une classe pour la paralyser totalement.»
Côté chiffres, sachant qu’un mineur au-dessous de 13 ans ne peut faire l’objet d’une condamnation pénale et que la plupart des statistiques concernent les 13-18 ans, il est difficile d’être précis. On sait simplement qu’en 2005, sur les 82 556 actes dont les juges des enfants ont été saisis, 3474 concernaient des moins de 13 ans. Et que la part des mineurs dans la délinquance est passée de 10% dans les années 1970 à 25% aujourd’hui. «Magistrats, policiers, enseignants, tous observent ce rajeunissement avec de plus en plus de passages à l’acte», confie Claude Beau, vice-présidente du TGI de Paris et présidente de Mission Possible, une association de prévention.
Pour Sonia Imloul, issue de l’immigration algérienne, le dépistage si contesté de la délinquance avant trois ans, qu’avait suggéré Nicolas Sarkozy, est la mesure d’urgence à adopter. «Les gens qui sont contre ne savent pas de quoi ils parlent», affirme-t-elle. Le signal d’alarme, selon elle, devrait être tiré dès la maternelle. «Oui, on sait dans la cour de récré lesquels vont devenir délinquants, dépressifs ou tenter de se suicider !», assure-t-elle.
«Dehors jusqu’à 11 heures»
Pour Patricia, mère de trois enfants vivant dans la cité de Floréal à Saint-Denis, le rajeunissement de la délinquance s’observe «depuis une dizaine d’années, avec un durcissement et un sentiment d’impunité depuis les émeutes de novembre 2005». Elle s’inquiète pour sa fille, Chloé, 10 ans, plusieurs fois agressée à l’école : «Ça n’est plus possible pour nos enfants. Ils n’ont aucune chance ici», dit-elle, évoquant ses projets d’installation dans le Nord «Est-il normal de laisser des enfants de trois ou quatre ans dehors jusqu’à 11 heures du soir ?», s’indigne-t-elle encore. C’est la voie la plus sûre «pour les mettre sur les chemins de la délinquance», poursuit Isabelle, animatrice d’un centre de loisirs depuis 8 ans. Il y a quelques mois, alors enceinte, Maxime, 7 ans, lui a donné des coups dans le ventre. Elle aussi envisage de partir[1]. »
Peut-être rappeler ces réalités à Monsieur Attali…
[1] Ces minicaïds qui sèment la terreur dès la maternelle, in Le Figaro, 10 janvier 2008





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