Presque rien sur presque tout : le Blog de Gai Luron


L’individu entre valeurs et morale III : l’hérésie et le d’où tu parles. En guise d’adieu…

Voici la conclusion de la série de posts consacrés à la morale et aux valeurs. Le premier avait pour objet d’opposer le relativisme des valeurs à l’unicité absolue de la morale. Le deuxième avait tenté de cerner la manière dont le relativisme des valeurs issu du progressisme et de la gauche était systématiquement trahi par celle-ci, par l’absolutisation hypermorale des valeurs défendues. Au fond, à peine le relativisme est-il institué que celui-ci oublie aussitôt que les valeurs qu’il promeut sont elles-mêmes relatives et cela constitue un phénomène plus que surprenant, menant à la gauche morale, ou divine, si bien analysée par Baudrillard, Finkielkraut, etc. Il ne s’agissait donc en rien de refuser le relativisme des valeurs ni de poser la supériorité la morale, mais bien plutôt de décrire la manière par laquelle la gauche s’était engouffrée dans une contradiction monumentale, comme si la morale absolue constituait le surmoi inavouable du progressisme relativiste.

Pour conclure, j’aborderai un point qui, très certainement, a constitué le fil directeur de l’ensemble des articles de ce blog, à savoir la question de l’Inquisition et du lieu du discours. J’ai souvent, ici, comparé les mécanismes de l’Inquisition au terrorisme intellectuel que faisait peser sur le débat une certaine forme de progressisme, et, parlant de la gauche morale dans un post récent,  j’écrivais ceci : « elle est la Sainte Inquisition qui n’a pas à répondre des excès de zèle de certains Inquisiteurs particulièrement vertueux. »

Pourquoi l’Inquisition me semble-t-elle être une comparaison pertinente ? Parce que l’inquisition constitue un phénomène de substitution de la recherche d’un lieu de discours à la recherche de la vérité ; il s’agit, en effet, d’identifier la nature d’un discours, c’est-à-dire déterminer s’il est hérétique ou orthodoxe, vis-à-vis de dogmes infaillibles. L’Inquisition, c’est ainsi la substitution de la recherche d’une caractérisation de la nature du discours sans que ne soit cherchée la possibilité qu’un discours hérétique soit vrai. De ce fait, cela permet de discréditer un discours à partir non pas de ses erreurs, mais de son inadéquation à la doxa ; il me semble que ce à quoi nous assistons aujourd’hui relève exactement de ce phénomène : nous ne cherchons plus à creuser la vérité du discours, nous en cherchons la nature.  Beaucoup croient triompher en qualifiant un discours de « réactionnaire », de « gauchiste », de « libéral », de « pervers » ou que sais-je encore, comme si ces qualifications, en soi hérétiques, revenaient à en disqualifier la pertinence ; la caractérisation du discours évacue son examen critique et rationnel, du point de vue de la vérité de ses énoncés. Hélas, mille fois hélas, cette manie que je trouve plus que détestable, est loin, bien loin, d’être l’apanage d’un petit nombre ; elle est au contraire l’arme la plus répandue, à droite, à gauche, chez les catholiques, les musulmans, comme chez les athées.

Combien de fois en effet a-t-on entendu que la nécessaire baisse des impôts constituait le « bon discours de droite libéral », comme si cette caractérisation suffisait à ruiner la pertinence du propos ? Combien de fois les libéraux ont-ils fait taire les critiques du capitalisme financier en qualifiant de « délires gauchistes » les critiques à l’encontre de la marche contemporaine de l’économie mondiale ? Combien de fois des catholiques, fort zélés il est vrai, ont-ils, devant certaines difficultés évidentes du Christianisme, cherché à disqualifier leur interlocuteur en le traitant d’athée, ou en lui refusant le droit à la parole sous prétexte qu’il n’avait pas reçu la « grâce de la foi » ? Non seulement ces réactions m’ont toujours semblé être une très grave atteinte à la recherche de la vérité, mais de surcroît, cela marque la mort de l’intersubjectivité : refuser des lieux de discours dissemblables au sien, ce n’est rien d’autre que refuser le débat, à moins de ne débattre qu’avec des individus dont les convictions sont déjà partagées. La tentation du « d’où tu parles », l’identification du lieu de discours, voilà ce qui, à mes yeux, rend l’essentiel des débats rationnels impossibles car cela revient à déclarer une ou plusieurs positions abominables, cela revient à déclarer illégitimes certains lieux de discours, et à ne finalement retenir que le morcellement des natures de discours, au détriment d’un monde commun intersubjectif où chacun des sujets serait lié par une commune passion de la vérité. J’en profite pour rendre hommage à Tatianus qui, quoique ne partageant pas les idées de ce blog, a toujours discuté rationnellement de la vérité des opinions proposées, sans chercher à les discréditer par leur supposée nature.

Hélas, cette tyrannie du d’où tu parles qui, je le répète, constitue le fil directeur de ce blog, se meut bien souvent en attaques ad hominem. L’hérésie, on le sait, est une identification de la nature du discours, elle ne concerne jamais la personne. En cela, au moins était sauvée l’objectivité du propos à laquelle seule l’Inquisition s’intéressait ; seulement, dès lors que la vérité n’est plus la préoccupation principale et cède la place à une recherche de caractérisation discursive, la tentation est grande de glisser vers la caractérisation de celui qui tient ce discours ; c’est exactement le danger que pointe Pascal dans la célèbre Troisième Provinciale, dans sa défense du Grand Arnauld. Celui-ci, selon Pascal, loin d’être attaqué pour la nature supposée hérétique de ses propos, devient lui-même la cible des attaques, comme si naissait une hérésie d’une nouvelle espèce. « Ce ne sont pas, écrit Pascal, les sentiments de M. Arnauld qui sont hérétiques ; ce n’est que sa personne. C’est une hérésie personnelle. Il n’est pas hérétique pour ce qu’il a dit ou écrit, mais seulement pour ce qu’il est M. Arnauld. »[1] On pressent aisément combien la substitution d’une caractérisation du discours à la recherche de la vérité appelle ce genre de dérapages ; si le discours est abominable, pourquoi ne pas considérer que celui qui le tient est, lui aussi, abominable ? Si un discours est jugé réactionnaire, par exemple, et si la réaction est une abomination, pourquoi ne pas considérer que celui qui le tient est un abominable réactionnaire dont rien de bon ne peut sortir ? Je crois que cette dérive est tout à fait caractéristique – et non pas exclusive –  de notre époque, où certains individus sont décrétés ad vitam aeternam bannis de la sphère publique, condamnés à l’abomination, quoi qu’ils disent, quoi qu’ils fassent. Le sujet n’est plus un sujet libre dont chacun des actes mérite l’attention, mais il est au contraire enfermé dans l’essence de son abomination, figé à jamais dans le rejet, quand bien même chercherait-il la vérité.

Le sujet n’est plus, autrement dit, la source d’une possible surprise, la source d’une possible évolution ; il est à jamais éternisé dans le rejet, qualifié de façon infamante, fût-ce à partir d’un fait mineur. C’est ce que Kundera dans la Plaisanterie avait si excellemment décrit, à savoir cette plaisanterie anodine qui, dans un régime fondé sur la recherche de l’hérésie bourgeoise, se voyait à jamais banni de la sphère publique. C’est également ce que Raymond Aron avait si bien décrit dans ses relations avec Sartre, à partir de 1947. « Sartre était un moraliste. Il ne pouvait pas admettre que mes prises de position, peut-être erronées, ne fussent pas coupables. »[2]

Certes, cela n’est en rien une tare contemporaine, Pascal pointe déjà cette détestable méthode, mais je crains que cette facilité ne soit néanmoins la forme dominante du débat contemporain ; le débat n’est plus, il ne s’agit plus de penser le vrai, il s’agit, particulièrement lorsqu’on est en difficulté, de stigmatiser l’adversaire. Rien de plus enfantin que ce geste consistant, d’une certaine manière, à réactiver la vieille formule : « c’est celui qui le dit qui l’est. » Rien n’est plus bête et plus lâche que cette pseudo défense, masquant tant bien que mal l’incapacité de justifier ses propres propos par le voile d’une débauche d’insultes ad hominem, aussi vulgaires que médiocres. Rien de plus méprisable, également, du point de vue du débat véritable.

Je ne cache pas que cette réaction épidermique qui est la mienne à cette tyrannie du d’où tu parles provient également de discussions que j’ai pu avoir avec certains catholiques dont les méthodes de réduction au silence étaient exactement les mêmes que celles des cercles les plus gauchisants de l’Ecole Normale – ou, c’est identique, de l’école heideggérienne. J’ai appris dans ces cercles à détester, à haïr peut-être même, la Croyance, non pas religieuse, mais la Croyance comme Certitude. La Certitude des chrétiens qui, lorsqu’ils discutent avec vous, ne vous considèrent pas comme un interlocuteur, mais vous tolèrent, avant de vous respecter le jour où, d’aventure, ils vous auront converti à leurs propres certitudes. La Certitude des progressistes qui croient avoir avec eux le sens de l’Histoire. La Certitude des Réactionnaires qui se croient tellement purs dans leur condamnation du monde, et leur retrait hautain et altier vis-à-vis de ce monde avec lequel ils ne se compromettent pas. La Certitude de cette Gauche qui croit avoir compris le mécanisme du monde à partir de sa condamnation morale, comme si une qualification morale revenait à pondre un principe d’intelligibilité. Bref, cette Certitude qui place ceux qui en sont dotés sur un piédestal qu’ils se sont eux-mêmes construit et à partir duquel ils se permettent de juger et de délivrer des certificats de pureté et d’orthodoxie, voilà ce contre quoi j’ai toujours essayé de lutter.

Il n’est probablement pas possible de se débarrasser de toutes ses croyances, et certainement suis-je encore prisonnier de ma croyance en la grammaire, en la liberté, en la raison également ; mais j’ai toujours essayé dans les différents posts de ce blog, de ne pas figer mes opinions, et probablement les plus anciens des lecteurs auront-ils perçu une évolution sensible, sur l’Europe, notamment, ou sur l’idée de droite et de gauche ; je me garde, le plus possible et dans la mesure de l’identification de mes propres réflexes inconscients, de penser par essence ; je cherche à ne pas figer, à ne pas avoir une pensée « de droite » car je ne crois pas qu’il y ait une essence de la droite ; à mes yeux, ce que les purs appellent « la » droite n’est rien d’autre que l’ensemble des successions historiques qui ont vu différents partis se réclamer de la droite, et je cherche chaque jour à faire mien, avec toutes les difficultés que cela implique, ce précepte de Raymond Aron : « Avoir des opinions politiques, ce n’est pas avoir une fois pour toutes une idéologie, c’est prendre des décisions justes dans des circonstances qui changent. »[3] Je crois, de plus en plus, que la politique contemporaine doit être guidée par le réel et par les faits ; ce que beaucoup regrettent dans la défaite du politique et dans sa disparition peut au contraire être interprété comme la salutaire fin des idéologies et le triomphe du réel, le triomphe de la « circonstance » comme le dit si bien Aron, circonstance à laquelle le principe politique n’a pas toujours de réponses et à laquelle il doit donc se plier. Je crois que ce n’est pas un hasard si ceux qui pleurent la fin du politique sont aussi ceux qui ont une vision paroxystique du politique, presque totalitaire, que l’on songe à Debray à gauche ou à tous ceux qui, à droite, aiment à se référer à Maurras pour rappeler combien le principe politique doit être sauvegardé ; il me semble qu’il faudrait examiner rationnellement cette croyance dans le politique, ce « fétichisme du politique », et se demander sur quelle base rationnelle il repose.

De là probablement le caractère déroutant d’un soutien que d’aucuns ont trouvé trop appuyé à Sarkozy, celui-ci me semblant ouvrir depuis son élection quelque chose de nouveau, d’inédit, d’excitant même dans les relations droite / gauche, et plus généralement dans le rôle du politique au sein de la cité. Rien ne m’a plus amusé, d’ailleurs, que les progressistes patentés, balancer des « on n’a jamais vu ça ! » horrifiés devant le style sarkozyste, comme s’ils se convertissaient soudainement à la Tradition et à la légitimation par le passé. En consacrant un post à la vulgarité de Sarkozy, j’ai moins nié son côté parvenu que tenté de déceler les contradictions énormes de cette critique produite par la gauche ; cette démarche me semble illustrer quelque chose que j’ai souvent fait, et qui a souvent été mal compris, en raison du manichéisme inhérent aux réflexes contemporains. J’ai beaucoup moins voulu exprimer une opinion personnelle que tenté de montrer l’incohérence ou l’inanité des critiques à l’encontre de Sarkozy auxquelles nous étions accoutumés. Non pas que Sarkozy ne fût pas réfutable, mais bien plutôt que les critiques les plus entendues étaient à la fois les plus fausses et les moins rationnelles. Hélas, pour les progressistes ou les purs, ne pas s’engouffrer tête baissée dans la critique caricaturale revenait à prendre la défense du monstre, et cela me valut de nombreuses insultes, de nombreux procès en sarkozysme, particulièrement lors de la campagne présidentielle. J’ai toujours essayé de me compromettre avec ce que le réel offrait, en refusant systématiquement de faire appel aux Grands Principes, au désengagement altier et surplombant de la sentence pédante ; je ne suis pas certain d’y être toujours parvenu, hélas.

Quoi qu’il en soit, c’est pour ces raisons, c’est-à-dire en raison de mon refus du désengagement hors du monde et de la réalité –  que je suis favorable à la discrimination positive, favorable même à une certaine forme de communautarisme, car il me semble illusoire, pour ne pas dire très profondément absurde – au sens d’illogique – de dire pendant des années que la présence d’immigrés et de musulmans remet en cause le socle national unitaire sans en tirer les conséquences qui s’imposent, c’est-à-dire continuer à proposer des remèdes qui nieraient le constat ou qui n’en tiendraient pas compte ; si la présence d’une forte communauté étrangère remet en cause l’unité nationale alors cherchons à être cohérents, et ayons le courage de nous demander ce que signifie encore la Nation quand le peuple qui la compose n’est plus homogène, et ne le sera plus jamais. Ce que je n’ai jamais compris chez mes amis de droite opposés à la discrimination positive, c’est qu’ils admettent naturellement le constat d’une présence massive d’immigrés remettant en cause l’unité nationale mais lorsqu’il s’agit de savoir quoi faire, ils font systématiquement comme si l’unité nationale n’était pas remise en cause par le constat qu’ils venaient de faire ; étrange. La réalité du peuple français, aujourd’hui, c’est l’immigration et le métissage ; plus de la moitié des mariages célébrés à Paris sont des mariages métissés. C’est cela la réalité, c’est cela la « circonstance » dont parle Aron, et je crois que c’est cela qui doit constituer la base d’une vraie réflexion politique. « Le peuple n’a pas à se transformer » dit le réactionnaire ; « mais il se transforme » dit la réalité. « C’est abominable ! » conclut le réactionnaire en se retranchant dans un rejet du monde qu’il veut noble…

Ce long exposé sur ce que j’ai tenté de défendre tout au cours de ce blog tient au fait que ledit blog prend fin avec ce post. Je n’ai plus l’envie, plus le cœur, plus le temps de le nourrir, et je crois, de toute façon, que toute nouvelle page serait une redite. J’ai fait, grâce à ce blog, de merveilleuses rencontres, l’homme sans qualités (Darling !), Artemus (dont je ne louerai jamais suffisamment la générosité), carnets baroques (Petit chat), Systar, Haliotoïde (Dieu !), Raph (Raphounette), Tatianus (Le meilleur d’entre nous), Restif, Post Scriptum, qui sont devenus de vrais amis, et grâce auxquels d’autres rencontres ont été possibles, ce dont je suis très heureux. Ce fut aussi l’occasion de lire des blogs que j’admire, parce que la liberté et l’humour y sont non négociables : Môssieur Resse, Jusmurmurandi, Odanel et j’ai bien envie de citer à nouveau Haliotoïde, homme (et coquillage !) libre s’il en est ! Optimum pour la qualité de ses analyses économiques, ou Polydamas pour l’originalité de sa conciliation du catholicisme et du libéralisme m’ont beaucoup appris. J’ai beaucoup appris également de bien des lecteurs, Dom, Robert Marchenoir, Sans Importance, Claude, M. Goux, Wilo, LCTJ, et tous ceux que j’oublie mais que je remercie très sincèrement.

D’autres blogs, plus rares, m’ont considérablement déçu, précisément parce que, sous couvert de lutter contre le « politiquement correct » lui-même absolutisé en essence, ils réactivaient de façon aussi névrotique la tyrannie du d’où tu parles qu’ils condamnaient dans ce qu’ils croyaient être le « politiquement correct », sans voir que le « politiquement correct » n’était que purement formel, et consistait à imposer une certitude là où le débat et la réflexion eussent été souhaitables : ainsi l’immigration, ainsi le féminisme, ainsi la délinquance ; ce n’est pas tant le fait que certains proposent des solutions à ces problèmes qui heurtent le politiquement correct, mais bien plutôt le fait que justement certains y voient des problèmes et rendent problématiques l’immigration de masse ou la délinquance, alors qu’il serait de bon ton de n’y voir qu’une « chance » ou un « fantasme », c’est-à-dire qu’il faudrait avoir une certitude définitive sur des phénomènes pourtant hautement problématiques : le politiquement correct à mes yeux revient plus à honnir la problématisation de certains thèmes qu’à bannir leur solution ; on interdit de voir dans certains phénomènes un problème méritant réflexion et on préfère ainsi taxer ceux qui persistent à penser ces phénomènes comme des problèmes de toutes les tares possibles, du racisme à la folie, en passant par une gamme de petits plaisirs que le connaisseur appréciera. Hélas, il est probable que les adversaires du politiquement correct en tant que tel reproduisent exactement le même schéma, ne serait-ce que dans l’interdiction qu’ils jettent sur le caractère problématique du « politiquement correct » ou sur la certitude dont ils font preuve sur des présupposés plus que discutables. Bref, ceux qui ont bâti leur « pensée » en opposition au politiquement correct n’ont bien souvent fait que transposer dans ce phénomène formel et relatif leur propre radicalité afin de retrouver en lui ce qu’ils y avaient eux-mêmes introduit.

Alors, pour clore définitivement la vanité de ce blog, tout blog d’opinion consistant du reste à croire que sa propre opinion est susceptible d’apporter quelque chose, geste d’orgueil s’il en est, je conclurai par une citation de celui que les meilleurs révèrent ici, à savoir Achille Talon dont la voix jettera un voile définitif sur cette entreprise, en en montrant toute la vanité, dans le double sens du terme : « Or, sachez-le, dans ce gigantesque concert global qui couvre le moindre recoin de la planète, j’estime que la voix d’Achille Talon a un rôle à jouer ! Il est temps ! J’ai décidé de la faire résonner fièrement aux oreilles des populations les plus reculées, et ce jusqu’aux antipodes ! »[4]

PS : Quand je vois le thème du salon du Livre 2008 et que je me dis que je dois arrêter ce blog, j’en suis malade…


[1] Blaise Pascal, Troisième Provinciale, in Œuvres complètes, Edition Lafuma, p. 382

[2] Raymond Aron, Le spectateur engagé, Julliard, 1981, p. 171

[3] Ibid. p. 180

[4] Achille Talon a la main verte, Dargaud, 1998, p. 38




Halali

La doxa française voulant que les média soient à la botte du Prézydent en a pris un sacré coup lors de la conférence de presse de Sarkozy, où celui-ci s’en était très nettement pris à ceux-là, allant jusqu’à rabrouer et moquer publiquement le pauvre Laurent Joffrin, devenu le symbole d’une presse honnie, dont le manque de modération habituel de la question posée reçut une réponse fort cinglante quoique manquant singulièrement de pertinence. Quoi qu’il en soit, le Sarkozy que l’on disait tenir d’une main de fer les media pour l’ensemble du quinquennat, pour ne pas dire à vie, la doxa facile – et fausse – que reprenaient toutes les belles âmes éprises de pseudo-liberté journalistique, et qui avaient eu la fâcheuse tendance à confondre « les » media et TF1, devenu métonymie le temps d’un slogan de toutes les accusations, la doxa, donc, a subi un ébranlement aussi soudain qu'inattendu.

J’avais déjà relevé, ici même le caractère risible de ces syndicats de journalistes unaniment dressés contre la mainmise de Sarkozy sur les syndicats de journalistes, ou sur la quasi-totalité des hebdomadaires se demandant gravement si Sarkozy tenait les media, à l’exception, bien entendu, d’eux-mêmes… C’était le phénomène absolu de contradiction performative que j’avais tenté de décrire par le titre de « Les media, c'est les autres » et dont le caractère extraordinairement contradictoire n’avait pas sauté aux yeux de ceux dont les certitudes se trouvaient à l’aise en se passant du réel.

Seulement, il y a des jours où le réel, loin de ronronner, vocifère une évidence ; cette évidence fut celle de la conférence de presses, où les 5 années de mainmise médiatique annoncées se transformèrent en moins de 24 heures en Sarkozy ennemi juré des media. Après s’être vu accuser tous azimuts de les tenir, voilà-t-y pas que le même Sarkozy est accusé de les martyriser, de ne pas en respecter la dignité, de s’en moquer – ô suprême hérésie !

Ainsi, Jean-François Kahn, un des plus sémillants promoteurs du matraquage mensonger du Sarkozy teneur des media, faisant preuve pour une fois de cohérence avec lui-même, s’est vraisemblablement inquiété que l’évident lynchage actuel du Prézydent par les media ne créent des doutes sur la pertinence du phénomène décrit il y a encore quelques semaines dans ses propres colonnes. On comprend aisément, en effet, que la manifeste dénonciation du sarkozysme qu’opèrent aujourd’hui les media, risque de rétrospectivement jeter un doute sur le délire médiatique voulant que Sarkozy gouverne ces mêmes media. Alors JFK est monté au créneau dans le « journal de référence » : « on ne peut exclure qu'à la période de complaisance, effarante au mieux, honteuse au pire, succède une séquence pas beaucoup plus ragoûtante de quasi-lynchage, qui ferait de Sarkozy, réduit à une caricature de caricature, le bouc émissaire de tous les dysfonctionnements économiques, financiers et de leurs conséquences sociales : même quand, en l'occurrence, il n'en serait nullement responsable. Le rejet, ou même l'acharnement demain, serait alors à la mesure, ou plutôt à la démesure, de l'autocensure, et surtout de la courtisanerie d'hier qui fut parfois obscène. »[1]

Là, je dois dire que j’admire ; le leurre est génial, le voile efficace, la dissimulation perverse. Kahn, dont le goût de la modération n’est pas une caractéristique qu’on lui connaît, s’appuie pourtant sur celle-ci, afin de réclamer l’objectivité de la presse dans ses critiques actuelles contre Sarkozy, afin de suggérer que s’il réclame une modération dans les critiques contre Sarkozy, ses propres critiques qu’il a formulées depuis plusieurs années sont elles-mêmes modérées. Autrement dit, en proposant de rationaliser la critique, il se pare lui-même de cette vertu de modération, aux effets rétroactifs. Cela est le premier effet du leurre ; mais là où il se redouble, c’est qu’il permet de problématiser la modération de la critique et le refus du lynchage au détriment de la pertinence de la continuité d’une thèse ; Kahn ne s’interroge jamais sur la raison pour laquelle il y aurait eu un tel renversement en si peu de temps ; il évacue de manière hallucinante les causes qui ont fait que les media prétendument aux ordres soient passés en 24 heures aux portes du lynchage. Il ne l’explique pas parce qu’il ne le peut pas ; il ne le peut pas parce que la réalité est qu’il n’y a pas de changements, pas d’évolution, ou plutôt si, il y a une manifestation plus évidente encore de l’anti-sarkozysme médiatique depuis quelques semaines.

Naturellement, ne pouvant pas aborder l’explication rationnelle de ce qui serait un bouleversement si on lit bien ce papier khanesque, car cela supposerait d’aborder la pertinence de ses anciennes attaques, Kahn conclut par un appel aux principes républicains, obtenant du reste de la part des lecteurs internautes du Monde un satisfecit unanime, ce qui me semble plutôt inquiétant.

Ajoutons à cela le petit ouvrage de Joffrin en préparation, sursaut d’orgueil à l’humiliation reçue en conférence de presse dont le Figaro Magazine nous apprend qu’il sera consacré à maudire la maltraitance des media par Sarkozy, jadis accusé de les chouchouter et de les choyer en vue de les manipuler. On ne peut ne pas songer au mot de Mitterrand, expliquant avec un mépris superbe que tous les livres contre lui dirigés n’étaient jamais que les bonnes œuvres du vieux Monarque, nourrissant ses « pauvres »…


[1] Jean-François Kahn, Le sursaut, pas l’halali, in Le Monde, 1er février 2008


Réponse à l’énigme des enfants de Nicolas

Voici la réponse à la petite énigme autour des enfants de Nicolas. On sait qu’il a quatre enfants, dont au moins trois garçons ; il s’agit de savoir quel est le sexe du quatrième enfant caché, sachant que les trois autres sont des garçons. On ignore l’ordre de l’enfant caché par rapport aux trois autres.

Sur quatre enfants, cela fait 16 combinaisons possibles. Parmi ces 16 combinaisons, on recherche celle(s) contenant au moins 3 garçons ; une combinaison sur 16 donne 4 garçons, quatre donnent 3 garçons et une fille : GGGF, FGGG, GFGG, GGFG. Par conséquent, il y a quatre fois plus de chances pour que l’enfant en question soit une fille qu’un garçon.


Ma première fois avec Delaveine

Il est des jours où la mutation des temps vous agresse tout particulièrement ; ainsi ce vendredi 25 où, errant sans but boulevard Saint Michel, je fus alpagué par les basses criardes et sans grâce d’une boutique aussi vulgaire que récente, la fort mal nommée Delaveine. Hagard, je pénétrai machinalement la rutilante échoppe, et, aussitôt, me sentis perdre mon pucelage innocent ; plus qu’une découverte, un feu d’artifice ; des néons blafards éclairaient la déclinaison blanc gris noir de fringues infâmes « offertes » à 9, 99 € que des vendeurs Benetton aseptisés refilaient à de jeunes bourgeois fortunés qui eussent payé une fortune pour paraître pauvres ; l’occasion leur en était donnée à bas prix, et la parcimonie bourgeoise s’en accommodait toutefois fort bien. De gigantesques affiches vertes indiquaient que l’essentiel des articles était soldé, précipitant une clientèle bigarrée mais branchouille, où se croisaient le cadre venu acquérir un manteau peu coûteux, le jeune père de famille soucieux de rester jeune, et la fausse racaille de fausse banlieue, venue dénicher un sublime costume de survêtement.

Au loin, un mur façon mur de briques des faubourgs du Bronx, où ne manquaient que d’artistiques tags, me rappela soudainement où je me trouvais ; j’étais en plein milieu de l’ancienne librairie mythique des PUF, au cœur du rayon de littérature française ; au mur se trouvaient jadis des étagères contenant une belle quantité d’exemplaires de la Collection Blanche de Gallimard, étagères qui avaient laissé place à ce déprimant pastiche de briques cartonnées. Accablé, je me précipitai au premier étage, voir ce que l’ancien rayon de philosophie avait pu devenir ; soulagé, je constatai avec bonheur qu’il avait échappé aux Sweat dégueulasses et aux pantalons à 6 € pour accueillir les costumes racés à 69 €. Le standing philosophique était sauf. Grisé par cette inespérée découverte, je me hissai jusqu’au 2ème étage, jadis dévolu au plus grand rayon français de livres historiques, et là, je ne pus soutenir du regard le spectacle qui s’offrait à moi : tout ce qui se faisait de plus laid, de plus repoussant dans les fringues contemporaines s’y accumulait comme si l’on eût fait de ce sommet la quintessence extatique du kitsch. Je redescendis lentement les marches, songeant à cette ancienne librairie des PUF dont je n’avais certes pas pleuré la mort, tant les vendeuses étaient infectes, les vendeurs arrogants, et la présentation des livres irrationnelle, mais voir Delaveine remplacer ces vieilles PUF moribondes me plomba violemment le moral. Toujours insatisfait ce Gai Luron, me dira-t-on.

Sortant de ce temple de la consommation kitsch, je me retrouvai face à un kiosque à journaux offrant au regard des passants honnêtes ( ? ) le visage d’Attali, gonflé à la cortisone, présenté comme le nouveau Géo Trouvetout de l’économie française ; l’homme levait un index, faisant mine d’avoir une idée, alors qu’il en avait, dit-on, plus de 300. Je voudrais pas faire mon démago, mais Attali, j’ai l’impression d’être comme pas mal de monde : je l’admire, mais je ne l’aime pas vraiment ; il m’énerve le sherpa de Mitterrand, le thuriféraire des nationalisations qui s’est maquillé en libéral ; au passage, néanmoins, force est de constater que sur le point de l’immigration, la version présentée dans les média avant que le rapport ne soit remis, et la version défendue par Attali en personne diffèrent sensiblement. Le conflit chez Pujadas est, à cet égard, intéressant et constitue un bel exemple, probablement, du délire autour des media aux ordres.

Revenu chez moi, prêt à râler, comme d’habitude, afin de nourrir ce blog vorace, je lus quelques dépêches, dont une qui me fit sourire et qui portait sur Stéphane Pocrain le sémillant Vert Noir aux idées rouges. L’ex des Verts, fondateur du CRAN, rallié à Royal, et délivrant des leçons d’humanisme sirupeux et féministe chez Ruquier, est en effet reconnu coupable de coups et blessures sur son épouse, institutrice PS, traitée de telle sorte par l’humaniste au grand cœur qu’elle s’est retrouvée dans l’incapacité totale de travailler pendant 7 jours. « Selon son ex-compagne, Stéphane Pocrain, aujourd'hui âgé de 35 ans, s'était déjà montré violent précédemment, vis-à-vis d'elle mais aussi d'autres anciennes petites amies. »[1] Gageons au moins que ces coups et blessures récurrents aient reçu le label « citoyen » grâce aux services rendus par Pocrain à la Cause de la Diversité, afin que lui soit préservée la possibilité de venir prêcher dans les média la nécessité de la solidarité avec les femmes battues, fléau de notre société phallocratique.


[1] L’express.fr, vendredi 25 janvier 2008




Mimétismes

Mimétisme 1 

Après que Sarkozy eut évoqué la « politique de civilisation », dont on ne saura jamais si Guaino pensait à la formule de Pompidou ou au texte d’Edgar Morin, bien que ne fût reçu à l’Elysée que ce dernier (aha aha), toute la gauche qui pense et qui rit hurla au scandale : concept fumeux, concept vide, vol d’un concept appartenant à Morin, retour de l’ethnocentrisme, etc. Bref, la France fit ce qu’elle sait faire de mieux, elle polémiqua. Quoi, comment, « civilisation », mais enfin, vous n’y pensez pas, et puis le nabot aux ray-ban, c’est pas à lui d’en parler, d’abord. Une semaine plus tard, Bertrand (Delanoë) déclinait son programme structuré autour de ce qu’il avait baptisé, non pas sa politique de civilisation, mais les « enjeux de civilisation[1] » que posaient le Vélib’ et Paris-Plage. Ainsi, pour répondre à cet enjeu de civilisation, sera proposée une mesure phare, « autolib’ » qui, à n’en pas douter, assurera le rayonnement de la civilisation parisienne. C’est ce que Bertrand appelle le « concret » ; et si on lui demande s’il n’a pas un peu copié le concept décliné par Sarkozy, Bertrand a la parade : « Il y a les propos sur la civilisation et il y a les actes. Moi quand je parle de politique de civilisation, d'abord je lis Edgar Morin… »[2] Et toc ! Ca c'est Bertrand ! Rien à voir, donc, avec l'idée sarkozyste. 

Mimétisme 2 

Parmi les mesures phares annoncées par Sarkozy lors de la conférence de presse où s’était vu préciser le sens de sa « politique de civilisation », figurait la proposition de supprimer le financement privé du service public ; Gai Luron a du mal à comprendre quelle est la cohérence de cette proposition au moment exact où il est demandé aux universités tout comme aux unités de recherche de s’ouvrir aux financements privés ; rendre abominable l’argent de la publicité pour la télévision publique tout en qualifiant de formidable l’argent des entreprises pour les universités ne semble pas d’une fulgurance à toute épreuve ; néanmoins, la gauche et Ségolène Royal, loin de remarquer cette incongruité, n’ont su se focaliser que sur la hausse de l’action TF1 après l’annonce présidentielle ; comme à leur habitude, les sémillants socialistes ont évacué le principe pour se focaliser sur une conséquence dont la durée de vie avoisina celle d’une journée boursière, le titre TF1 étant revenu à son niveau habituel dès le surlendemain. Sur le principe, on comprend toutefois que la gauche soit muette et qu'elle cherche à orienter le regard sur l'action TF1 : c’est une mesure qu'elle a elle-même pensée, portée par Gallo en 1988 avec Bourdieu et Rocard, qui s’était brisée contre le lobbying des publicistes de l’époque. La volonté de ses concepteurs s’ancrait dans le projet de protéger la culture sur le service public, et la mesure fut adoptée à l’unanimité par le bureau du PS ; en 1990, le refus de l’Elysée signait pourtant la mort de ce projet. Bref, comme le souligne Alain Duault, « elle faisait partie des propositions de la gauche et de l'extrême gauche ainsi que du programme élyséen de Ségolène Royal… Mais c'est Nicolas Sarkozy qui l'avance, c'est donc une mauvaise chose : grande hypocrisie ! »[3] Cachez ce projet que je ne saurais me rappeler[4]

Mimétisme 3

On connaissait la méthode de communication de Nicolas Sarkozy : occuper le terrain médiatique, en proposant chaque jour ou presque une nouvelle thématique pour faire oublier toutes les annonces non tenues la veille. Cette saturation du champ médiatique est aujourd’hui admirablement reprise par les opposants au Prézydent ; au-delà de Marianne qui s’époumone à dénoncer l’omniprésence médiatique de Sarkozy tout en lui consacrant sa milliardième Une, viennent de sortir en rafale un certain nombre d’ouvrages, qui, chaque jour, chassent le précédent. D’abord, le livre sur Cécilia Sarkozy où la presse – aux ordres, évidemment – ne retint que les deux pages de critique acerbe contre son ancien époux, les fameux « Nicolas est un sauteur ! », alors que les 290 autres pages étaient plutôt élogieuses et admiratives à l’égard du Prézydent. Quelques jours plus tard, Patrick Rambaud, l’ancien nègre passé de l’ombre à la lumière, publie Chroniques du règne de Nicolas Ier, critique plus ou moins romancée d’un règne qu’il juge « fatigant » ; le vertueux Patrick Rambaud a, hier, affirmé qu’il se sentait totalement en accord avec Yannick Noah dans sa critique du pouvoir présidentiel et de la fatigue qu'il susciterait. Quelques temps auparavant, le philosophe maoïste et stalinien Alain Badiou avait publié un petit ouvrage cherchant à démonter le « pétainisme » (sic) de Sarkozy, présenté comme “l'homme aux rats” (re-sic), petit ouvrage qui s’est vendu à plus de 17 000 exemplaires[5]. Dans quelques jours, Pierre Moscovici publiera un pamphlet anti-Sarkozy, le tout sans oublier le vilain ouvrage d’Eric Hazan appelant à la guerre civile contre Sarkozy, Changement de propriétaire, la guerre civile continue. Vous avez dit saturation du champ médiatique ?


[1] Journal du dimanche, 13 janvier 2008

[2] Ibid.

[3] Alain Duault, La grande hypocrisie du service public, in Le Figaro, 22 janvier 2008

[4] Gallo avait écrit un article mémorable, Tombeau pour une ambition, in Le Monde, 11 mai 1990

[5] Le Monde, 11 janvier 2008


Les nonistes ou la volonté de revanche (démocratique ?) de Maastricht

Je m’étonne, oui je m’étonne. Je m’étonne de la réaction de ceux que l’on avait qualifiés de « nonistes » en 2005, face à la ratification parlementaire du traité de Lisbonne. Certes, de la part de Besancenot, Mélenchon, Emmanuelli, Villiers et consorts souverainistes, plus rien ne peut vraiment être source de surprise radicale, mais il n’en demeure pas moins que je m’étonne.

Tout d’abord, parmi eux, beaucoup avaient appelé au « vote sanction » à travers le référendum, transformant ainsi le vote en plébiscite pour ou contre Chirac ; le sens même du rejet du TCE avait été pour cette raison même fortement infléchi davantage du côté d’un désaccord de politique intérieure cristallisé autour d’un vieillard déclinant et désolant qu’autour de la véritable question posée. Certes, après que le non eut triomphé, beaucoup saluèrent la « formidable mobilisation citoyenne » en faveur du non, comme si les Français avaient réellement lu cet indigeste traité, aride et complexe, que seuls des experts patentés auraient pu comprendre véritablement. On fit passer les extraits épouvantails de deux pages distribués dans les cellules communistes et souverainistes comme le retour de la France à la passion politique et à la passion de l’information, comme si des extraits isolés et coupés de leur contexte pouvaient métonymiquement dispenser de la lecture intégrale du Traité. Nous fûmes, une fois de plus, risibles, comme si le non à ce Chirac pathétique se devait d’adopter lui-même une forme parodique de culture politique.

Qui peut nier sérieusement que ce référendum ne fut pas, pour beaucoup, l'occasion d'infliger un revers sévère à Chirac ?

Mais, au-delà de l’habituel cirque français, on se dispensa de s’interroger réellement sur la pertinence de l’organisation d’un référendum : sur ce point, je rejoins totalement Jean-Louis Bourlanges pour lequel le TCE fut, dans son intitulé même, un grotesque leurre ; un leurre car les européistes zélés se gargarisèrent du terme « constitutionnel » pour dire qu’ils étaient parvenus à proposer une Constitution, tandis que les anti-européens sautèrent sur l’hybris européiste pour effrayer le bon peuple, en assurant que la dimension constitutionnelle revenait à « graver dans le marbre » (© Besancenot et Buffet) un certain nombre de dispositions dites, probablement à tort, « libérales », la concurrence étant par exemple un principe constitutionnel français, donc un principe politique. Or, ainsi que le souligne Bourlanges, « c'était un mensonge - qui a coûté très cher aux partisans du oui en 2005 - que de qualifier de Constitution le texte élaboré par Valéry Giscard d'Estaing, et qui n'était rien de plus qu'un classique traité international. »[1] Par conséquent, du fait même que l’hybris européiste a voulu faire passer un Traité pour une Constitution, ce qu’il n’était pas, il n’y avait aucune raison de proposer un référendum en 2005 sur ce sujet. Seul le caractère faussement constitutionnel a pu faire croire qu’un référendum serait nécessaire, alors même que ce terme était une aberration. Plus clairement, je partage pleinement le point de vue de Bourlanges selon lequel l'idée même de constitutionnalité du Traité ne fut qu'un gimmick voulu par certains européistes trop heureux de dire qu'ils étaient sur la voie d'une Constitution européenne, alors qu'il n'y avait là qu'un Traité, mais cette forme d'orgueil pro-européen fut reprise par les anti-TCE contre le Traité, lesquels ont fait jouer l'idée effrayante de constitution supranationale pour délégitimer le Traité.

Réclamer aujourd’hui un référendum sur un texte qui, si je puis dire, exprime la vérité non constitutionnelle du TCE de 2005, cela n’a aucun sens politique, et ne relève que d’un gigantesque mensonge démagogique. Du reste, le nouveau Traité abandonne à la fois le terme de Constitution, tout en reprenant l’essentiel du TCE, ce qui incite à penser que l'essence même du Traité n'était pas constitutionnelle.

Je m’étonne également autour de l’argument voulant qu’il y ait un déni de démocratie, argument qui ne laisse pas de surprendre. Les Français ont voté pour un référendum en 2005 portant sur un texte qu’ils n’avaient pas lu, et en fonction de critères de politique intérieure ; ils votent non, et les nonistes y voient le formidable travail de la démocratie. Ils votent deux ans plus tard pour un Président dont le programme contient très explicitement la volonté de ratifier par voie parlementaire un Traité amendé – à la marge – et ce Président est élu dans les mêmes proportions que le Non au TCE. Sarkozy tire la logique même du Traité qui, n’étant pas une Constitution, n’a aucune raison d’être soumis à référendum, et voilà que les nonistes viennent expliquer qu’il y a déni de démocratie, comme si la démocratie était davantage présente dans une vote détourné par des questions intérieures et un Traité illisible caricaturé par la lecture d’extraits, que par le choix clair et lisible d’un programme présidentiel.

Qui peut sérieusement affirmer que les Français ont lu en entier le TCE ? Qui peut sérieusement affirmer que les Français non juristes pouvaient comprendre ce texte ? Qui peut faire sérieusement de ce vote un grand moment démocratique ? Il ne s'agit pas de mépris envers le peuple français, il s'agit d'un fait : les Français (moi le premier) n'ont pas lu ce Traité en entier et quand bien même l'auraient-ils lu, ils n'auraient pas eu les compétences techniques pour le comprendre, les experts eux-mêmes ayant fait preuve de mémorables divergences d'interprétation quant à certains passages. Et le nouveau Traité de Lisbonne s'avère encore plus complexe que celui de 2005. Pourquoi réclamer une seconde mascarade démocratique ? Pourquoi réclamer un référendum en 2008 sur un texte que les opposants eux-mêmes jugent illisible et trop complexe ? _

J’ajoute que la tartufferie atteint des sommets chez des blogueurs auto-définis comme non-démocrates et royalistes, et s’appuyant sur la légitimité du référendum soudain paré de toutes les vertus possibles d’un « Peuple » qui, comme un seul homme a exprimé la belle essence du Pays en décadence pour dire « Non », tandis que le Programme présidentiel contenant la ratification parlementaire est évidemment délégitimé au nom du refus altier des choix démocratiques, le petit peuple n’étant pas apte à juger… Mépriser la démocratie, se dire royaliste et s’appuyer sur un référendum, symbole même de la démocratie populaire tout en refusant la légitimité de l'élection d'un Président sous prétexte que les Français ne savent pas pour quoi ils votent ne manque pas de sel.

Au-delà de la mauvaise foi patente, il est fascinant d’observer comment la pensée noniste met en branle une machine effroyable consistant à accorder un crédit au seul référendum dont chacun sait que les votes à la fois disparates, confus, mêlant Besancenot et Le Pen, Mélenchon et Villiers, Buffet et Dupont-Aignan, n’exprimaient pas la vitalité de la démocratie française mais l’illusion de savoir concernant un Traité abscons et le ressentiment des Français vis-à-vis de la vilaine Europe, auxquels s’ajoutait la volonté d’achever un Chirac qui apparaissait, chaque jour plus grotesque. Bref, ce référendum constitua certainement, dans la Vème République, le moment où l’on atteignit un point culminant d’aberration politique, où les citoyens durent se prononcer sur un texte dont ils ignoraient tout ou presque, si bien que rarement autant que ce 29 mai les Français votèrent en parfaite méconnaissance de cause, aussi bien les nonistes que les ouiistes, bien évidemment. Eriger ce référendum absurde en son principe et risible dans son exercice, en référence démocratique confine au risible dont la France est hélas, pourtant, bien coutumière.

Par ailleurs, Coûteaux, adversaire résolu du nouveau Traité de Lisbonne, argue de la complexité de ce nouveau Traité : « la lecture et la compréhension en sont volontairement rendues obscures : en plus des 256 pages de la NCE, il faut avoir les 2800 pages de référence sur les genoux pour savoir ce que l'on modifie. »[2] (Les 2800 pages concernent celles des Traités précédents)

Soit, mais si l’on suivait la logique de son raisonnement, à savoir que la ratification parlementaire est un déni de démocratie référendaire, alors on ne comprend pas pourquoi il faudrait organiser à nouveau un référendum compilant des Traités auxquels les Français ont déjà dit oui, en 1992, avec le Traité de Maastricht. La réalité est ici au fond machiavélique : les nonistes n’ont, en réalité, pas digéré Maastricht. Aucun argument sur le caractère anti-démocratique de la ratification parlementaire – ce qui revient, au passage, à refuser au Parlement le rôle de représentation du peuple français et à faire preuve d’un antiparlementarisme certain – n’est valable, et un examen de quelques minutes suffit à en apercevoir le caractère mensonger ; en disant que le Traité de Lisbonne reprend Maastricht et quelques autres traités secondaires, ce qui revient à dire qu’il s’agit d’une compilation sur ce que les Français ont accepté par voie référendaire ou parlementaire, les nonistes veulent prendre une revanche sur Maastricht, c’est-à-dire refaire voter les Français sur ce sur quoi ils se sont déjà prononcés en 1992, exactement comme les Européistes les plus zélés ne cessent de faire dans les pays qui refusent obstinément d’intégrer l’UE. Mais, dans les deux cas, cela se fait, bien évidemment, au nom de la sacro-sainte démocratie que, décidément, bien des politiques se plaisent à déshonorer.

Que l'on soit opposé à la construction européenne telle qu'elle est proposée, très bien, qu'on invoque la démocratie pour justifier son refus, fût-on du reste résolument anti-démocrate, voilà qui fait singulièrement sourire. Que l'on me comprenne bien ; je ne conteste pas l'extrême pertinence des critiques formulées contre le TCE ou contre le Traité de Lisbonne, je m'étonne en revanche de la nature des arguments invoqués pour réclamer un référendum sur le Traité de Lisbonne, arguments qui, in fine, me semblent faire jouer la démocratie contre la démocratie elle-même. 


[1] Le Figaro Magazine, 15 décembre 2007

[2] Ibid.


l’individu entre valeurs et morale II : pourquoi la gauche est-elle si morale ?

J’avais, afin de marquer les 400 000 visiteurs de ce blog, proposé un article pénible et pédant dont le nombre restreint de commentaires indiqua fort bien le succès tout relatif qui fut le sien ; pour le résumer en une phrase, on pourrait dire que j’avais essayé de discriminer la morale et les valeurs, en tant que celles-ci étaient l’apanage d’une époque refusant l’universalité de principes moraux, universalité présente en revanche dans la morale. De cela, découlait un certain relativisme inhérent aux valeurs, dont l’idée contemporaine d’indépendance traduisait la condition.

Cette première partie n’avait pour seul dessein que d’établir la distinction entre morale et valeurs afin de préparer l’exposition d’une thèse politique que je crois plus parlante pour l’ensemble des lecteurs : la gauche, dont l’histoire se confond pratiquement avec la substitution de la pluralité des valeurs à la morale rigide et dogmatique, semble avoir aujourd’hui oublié ce relativisme qui est à son fondement, pour imposer une morale dogmatique dont le paradigme me semble être, chaque jour davantage, celui de l’Inquisition. Pour le dire autrement, je fais mienne cette interrogation de Baudrillard : « Pourquoi tout ce qui est moral, conforme et conformiste, et qui était traditionnellement à droite, est-il passé à gauche ? »[1] En d’autres termes, il s’agit de chercher à comprendre comment la gauche a fait du relativisme moral et de la promotion des valeurs la seule morale possible, et comment elle a produit une extraordinaire contradiction performative consistant à combattre à la fois le contenu et la forme de la morale tout en en recomposant la forme à son propre profit. Décrire et comprendre cette incroyable transformation constitueront l’unique questionnement de ce billet.

Que la gauche soit devenue aujourd’hui le représentant auto-proclamé de l’unicité du Bien et de la morale en guerre contre des ennemis relégués en marge de l’humanité, voilà qui ne nécessite guère de grandes explicitations. Baudrillard que l’on ne saurait soupçonner de réaction aiguë, avait lui-même déploré cette mue de la gauche en gardien du Temple intransigeant, en Inquisiteur jaloux de son pouvoir moral, en Vigilance de l’Ordre moral. Un article mémorable fut l’occasion pour l’illustre sociologue d’exprimer son dépit : « Révision déchirante : alors que la droite incarnait les valeurs morales, et la gauche au contraire une certaine exigence historique et politique contradictoire, aujourd’hui, celle-ci, dépouillée de toute énergie politique, est devenue une pure juridiction morale, incarnation des valeurs universelles, championne du règne de la Vertu et tenancière des valeurs muséales du Bien et du Vrai, juridiction qui peut demander des comptes à tout le monde sans avoir à en rendre à personne. »[2] Que cet article ait paru initialement dans Libération ajoute à son contenu une saveur particulière, dont on imagine aisément le plaisir gustatif lors de sa publication…

Probablement, pour l’économie de son propos, Baudrillard avait-il quelque peu caricaturé la droite, en réduisant à l’unité les multiples tendances politiques qui la constituaient mais il n’en demeure pas moins vrai que l’Ordre moral a, depuis plus de deux siècles, exhalé une senteur de droite, voire de réaction, tandis que le relativisme et ses conséquences exprimaient le triomphe de la différence, au sens où se voyait refusée la pertinence de tout fondement unique et transcendant, qu’il fût divin ou rationnel. Que Baudrillard s’étonne de voir la gauche se réclamer de « valeurs universelles » n’a guère de quoi surprendre : une valeur universelle suppose, si je puis dire tautologiquement, l’universalité de la valeur et anéantit par conséquent la possibilité du choix individuel, relatif à chaque société ou à chaque époque ; autrement dit, une valeur universelle n’a de valeur que le nom, elle se présente déjà sous la forme de la morale ayant revêtu le fard de l’unicité, de telle sorte que nul ailleurs ne soit plus possible, à moins de franchir le seuil de l’humanité. Les récentes déclarations de Sarkozy sur mai 68 ont révélé à quel point la gauche avait fait de Mai le dogme fondateur et destinal d’un envoi moral dont chaque remise en cause ne relevait pas du débat démocratique mais de l’hérésie la plus inadmissible ; le débat qui avait eu lieu ici avait révélé la position de ceux que j’avais appelés les « gardiens du Temple » qui, convaincus de leur statut transgressif, ne pouvaient comprendre la moindre seconde que le glorieux épisode de Mai fût devenu à leurs yeux le Saint Calice intouchable, porteur d’une vérité universelle ne souffrant nulle contestation. Mai 68 était pourtant pour eux LA morale, que seuls des hérétiques – baptisés pour l’occasion « réactionnaires » ou « fascistes »  – avaient eu le mauvais goût de relativiser. Bref, il ne s’agissait plus de défendre une émancipation et d’accueillir la contradiction inhérente au progrès de l’histoire, il s’agissait de sacraliser un événement en jetant l’anathème sur tous ceux qui n’y adhéraient pas pleinement. Mai 68 qui avait semblé promettre le triomphe du relativisme se voyait ainsi figer dans un point de sacralité inouï.

Mais Baudrillard, dans son bel article, concluait en ajoutant un point qui me semble de la plus haute importance ; cette gauche morale « peut demander des comptes à tout le monde sans avoir à en rendre à personne. » La formule est saisissante de justesse et de pertinence ; il n’est qu’à songer à l’amnésie que la gauche – particulièrement française – déploie lorsqu’il s’agit de taire les crimes du socialisme soviétique, et aux anathèmes hallucinants qu’elle se plaît à lancer dès qu’elle éprouve la joie de dénoncer un supposé raciste, un supposé « homophobe », bref, un déviant dont on se demande comment l’humanité a pu produire de tels spécimens. Sur le point de l’amnésie, j’avais ici même développé le rapport du socialisme français aux millions de morts des régimes socialistes et communistes dans le monde, mais il me paraît bon de restituer ce comportement dans le contexte général de la divinisation de la gauche française qui s’octroie ainsi le soin de décréter le bien et le mal, tout en pouvant, bien évidemment, s’exonérer du mal. C’est pourquoi, je partage totalement le constat de Sloterdijk, ainsi exprimé : « La mentalité de la gauche contemporaine me semble marquée par une inclinaison pour laquelle je propose le terme d’auto-amnistie. La gauche contemporaine est la partie de la société ayant le privilège de se pardonner ses propres erreurs. »[3] Ce terme d’ « auto-amniste » est admirablement choisi en ce qu’il témoigne du fait que la gauche n’est plus un courant politique parmi d’autres soumis au jugement de l’histoire ; elle est désormais cela même qui transcende l’histoire et qui, du haut de sa posture quasi divine, bénit et maudit les différents acteurs de l’histoire. « Tout se passe, poursuit Sloterdijk, comme si les « crimes de gauche » étaient des actes sans auteurs. »[4] En d’autres termes, la gauche ne conçoit pas que puisse exister un criminel de gauche ou, s’il existe, il est déjà fasciste. Pour ma part, je radicaliserais ce constat en remarquant qu’il n’existe pas vraiment de crimes socialistes non plus dans la carte du monde progressiste : il n’est qu’à se rappeler la présentation faite de tous les mouvements criminels socialistes, inlassablement présentés comme « nationalistes » (Milosevic), « terroristes » (les FARC), l’intellectuel Renaud allant jusqu’à qualifier de « fascistes » ces derniers, etc. Tout crime socialiste est au fond décrit comme la perversion d’un « bel idéal » devenu fasciste, ce dernier terme accolé aux FARC ou à Castro étant le symptôme ultime de l’incapacité hallucinante qu’ont nos penseurs progressistes d’admettre qu’un régime de gauche soit criminel – à supposer, d’ailleurs, que le fascisme ne fût pas de gauche…

« Auto-amnistie » donc, qui suppose que la gauche se place dans une posture transcendante au cours de l’histoire, à partir de laquelle elle pourrait juger celle-ci, situation que Finkielkraut résumait en une formule frappante : « Il est tellement plus reposant, en effet, d’être une conscience que d’en avoir une. »[5] A vrai dire, tout me semble présent dans cette merveilleuse synthèse ; la gauche est cela même qui juge sans être jugé, l’organe d’Inquisition régissant les lois sans y être soumis, le Bien non soumis à lui-même. Elle est la conscience des damnés de la terre, des faibles, comme le Christ était la consolation des humbles et des petits, mais elle ne se juge pas tenue de répondre des crimes commis en son nom. Elle est l’Ordre moral qui ne saurait être inquiété par les vicissitudes de certains de ses membres ; elle est la Sainte Inquisition qui n’a pas à répondre des excès de zèle de certains Inquisiteurs particulièrement vertueux.

Et cette posture qui est celle de la transcendance à l’ordre du monde n’est autre que celle du divin, celle que Baudrillard – toujours lui – avait jadis qualifiée dans une expression magnifique de « gauche divine »[6] Il faut, je crois, prendre au sérieux l’expression d’auto amnistie, et comprendre que là se joue un phénomène tout à la fois étrange et majeur : plus la gauche cherche à amnistier ses propres crimes, plus elle est apparaît comme morale. Plus le souvenir soviétique se trouve blanchi, plus la gauche brille de sa pureté immaculée ; bref, pour le dire avec les termes de Finkielkraut, plus la gauche est une conscience, moins elle en a. C’est pourquoi, c’est dans le communisme et ses crimes qu’il s’agit de trouver l’origine de la gauche divine et morale, ou, pour le dire avec Baudrillard, les communistes ont initié le règne de la « moralité inouïe »[7]. Ces derniers, en effet, ont cherché à camoufler la violence inhérente à tout processus révolutionnaire et ont simulé la transparence là où se jouaient des crimes de masse dans l’accomplissement du processus révolutionnaire. La dimension immorale du processus révolutionnaire, qui se justifiait dans un choix heuristique consécutif à la substitution des valeurs à la morale, s’est trouvée occultée par la gauche contemporaine, si bien que le communisme est devenu le détenteur de la morale et du Bien tandis que le socialisme lui-même s’est avéré être « la forme moralisée par l’économie politique (elle-même réduite par Marx à la dimension critique, et ayant perdu ainsi la dimension irrationnelle, ascétique, que pointe encore Weber dans son Ethique protestante), et l’économie politique elle-même tout entière moralisée par la valeur d’usage. »[8]

Le social comme valeur d’usage, voilà qui donne à réfléchir ; on use du social, et l’on fait de celui-ci le lieu de la transparence, de la réalisation du Bien, de l’unicité du Bien, afin de l’expurger de toutes les tares abominables dont l’existence était pourtant supposée par la promotion des valeurs que recherchait cette même gauche. Mais, loin de chercher à faire jouer la différence des valeurs, la gauche et le socialisme ont évacué du champ social, dont l’exigence était celle de la transparence, toute valeur non-conforme aux dogmes moraux, à l’aide d’organes d’Inquisition chargés de lutter contre les valeurs déviantes, ayant aujourd’hui pour nom l’antiracisme, la Halde, le MRAP, SOS racisme, RESF, etc. Le socialisme est devenu ce que Baudrillard nomme une « gestion de la morale. »[9] et nulle expression ne saurait mieux convenir à cette « gauche divine », expulsant du champ social – et humain dont le social désigne désormais la totalité du lieu humain[10] – ceux dont les valeurs sont contraires à la morale dogmatique qu’elle impose chaque jour davantage. Que cette hypermoralisation ait trouvé son origine dans la façon dont il a fallu effacer la violence et les crimes des révolutions socialistes, et que cette hypermoralisation s’incarne aujourd’hui dans l’Inquisition morale s’exerçant à travers les organes comme la Halde et le MRAP permet de comprendre la liaison que Finkielkraut avait établie entre communisme et antiracisme : l’antiracisme sera le communisme du 21ème siècle, c’est-à-dire sera la forme hypermorale que prendra la gauche, gommant dans un premier temps tout opposant par des processus d’inquisition morale avant que, dans un deuxième temps, très certainement, la gauche cherche à amnistier les épurations prévisibles de l’antiracisme, redoublant ainsi le processus de gommage du réel ; à suivre…


[1] Jean Baudrillard, La conjuration des imbéciles, in Libération, 7 mai 1997

[2] Ibid.

[3] Alain Finkielkraut et Peter Sloterdijk, Les battements du monde, Pauvert 2003, p. 230

[4] Ibid. p. 230

[5] Ibid.

[6] Jean Baudrillard, La gauche divine, Grasset, 1985

[7] Ibid. p. 19

[8] Ibid. p. 20

[9] Ibid. p. 87

[10] « il faut, écrit Baudrillard, que rayonne le social dans son enchaînement lumineux, transparent, contractuel, démocratique. », in Baudrillard, op. cit., p. 103




Le petit antiraciste illustré

Petite interview d’Omar et Fred intéressante ; à la troisième question, Ardisson demande qui gagne le plus et la réponse est intéressante : c’est Omar. Pourquoi ? Parce que Fred a négocié un contrat antiraciste, où Omar gagne trois fois plus que lui, si bien qu'il a négocié un contrat où il a volontairement décidé de se léser, au nom du Bien. Je ne sais pas si l’on peut mieux illustrer l’antiracisme comme auto-mutilation et permanente mortification où d'aucuns - de mauvaises langues, bien évidemment - verraient un dolorisme plus que malsain. Il y a du mystique dans cette volonté d'expier, il y a de la jouissance dans cette affirmation de son impureté, dans cette envie de crier à la face du monde à quel point on est mauvais mais en même temps combien on souhaite racheter son impureté par une accusation publique et une mortification - ici financière.

Mais Omar et Fred me faisant rire, j'arrête là mon mauvais esprit…


Montebourg le mou

La sottise de la semaine, c’est Arnaud Montebourg qui nous l’offre. Ce dernier s’était récemment illustré en dénonçant les fameuses vacances du Prézydent, honteusement payées par un sien ami et non par un contribuable. Rappelons ici les pieuses paroles, pleines de vertu du jeune Montebourg : « je regrette de devoir m'interroger sur les contreparties que M. Bolloré, homme d'affaires rusé, est en droit d'attendre de la République, car dès lors que le président de la République se met en situation de dépendre des faveurs de milliardaires il y a forcément une contrepartie. »[1] Et le même Montebourg avait justifié sa critique par une vertueuse distinction entre intérêts privés et intérêts publics : « Ce mélange des intérêts privés et publics est nuisible à l'impartialité de l'Etat. On ne peut mener une politique qu'à l'écart des puissances de l'argent. M. Sarkozy mène la politique des milliardaires, ce sont eux qui sont au pouvoir et nous le voyons tous les jours. »[2] 

Fort de sa tonitruante dénonciation, le Saint Just contemporain avait gagné les ultimes jalons de moralité qui lui manquait ; blindé de vertu, il ne se doutait donc pas que l’on irait regarder où il avait décidé de passer Noël, jour où lesdites déclarations vertueuses citées ci-dessus furent livrées à la presse. Ce jour, là, donc, « Ray Ban sur le nez, skis au pied, le député PS [Arnaud Montebourg] dévalait les pentes de Courchevel en compagnie de Serge Weinberg. Lequel, après avoir présidé le directoire de Pinault-Printemps-Redoute, dirige à présent le conseil d’administration d’Accor et est administrateur de Schneider Electric, de la Fnac, d’Artemis et de Gucci. (…) Après avoir descendu quelques rouges (les pistes), les deux amis skieurs en ont descendu d’autres à bord de « la Soucoupe », un des établissements les plus huppés de « Courche ». »[3] 

Mais le bon député PS nous en offre deux pour le prix d’une cette semaine. C’est ainsi que le preux chevalier de la pureté, jadis très opposé au cumul des mandats et héraut de ce combat afin de retrouver ce qu’il nommait modestement les « sources de la République », a décidé de prendre, en plus de son mandat de député, la présidence de la Saône et Loire aux cantonales ; mais l’homme a de quoi justifier ce que de mauvaises langues confondraient avec un volte face : « il se passe des choses très importantes dans ce pays et notamment une concentration pour moi inadmissible des pouvoirs »[4] ce qui incite notre député à défendre, contre la dictature sarkozyste, une action « sur le terrain, au contact concret [des] concitoyens »[5] Et il conclut en ces termes : « Cette candidature est d'abord un acte de résistance à la montée de l'absolutisme sarkozyste. » Mais que feraient tous nos preux résistants sans Sarkozy…

Il est vrai que le petit Montebourg, avec Mme Royal, a eu de quoi faire ses armes en matière de duplicité. La malheureuse candidate a ainsi expliqué aujourd’hui à la Presse qu’elle déplorait le rythme de vie de ce Président qui la désole. « Nous avons un président de la République qui vit comme un milliardaire, il n'a plus du tout conscience de ce que nous attendons. »[6] On appréciera au passage le « nous », permettant à peu de frais de jouer la proximité avec les petites gens, que la Madone a subitement pris en affection. Dans une déclaration que n’aurait pas désavouée le bon Maréchal, sentant bon le populisme et le ruralisme authentique en opposition à la ville corrompue, elle a cru bon d’ajouter : « Je suis ici dans la France des territoires, la France sérieuse, la France authentique, qui attend que les problèmes soient réglés. C'est aussi une forme de pudeur. »[7]

Rappelons que la ruralitude et le refus de la fréquentation de milliardaires de la Madone sont tels que depuis février 2007, son ami Pierre Bergé finance un 150m² boulevard Raspail pour que la Madone dispose de locaux gratuits en plein Paris, et souhaite réactiver le réseau « les amis de Ségolène » dont le siège serait… à l’Ecole Normale supérieure de Paris, rue d’Ulm[8]. Montebourg est allé à bonne école.


[1] Le Monde, 26 décembre 2007

[2] Ibid.

[3] Le canard enchaîné, n° 4550, 9 janvier 208

[4] Les échos, 2 janvier 2008

[5] Ibid.

[6] AFP, 12 janvier 2008

[7] Ibid.

[8] Le Point, 28 novembre 2007


L’innocence dans les yeux d’un enfant

Il y a peu, je déambulais vers la gare de l’Est quand soudain un jeune môme d’environ 6 ans m’est rentré dedans assez violemment ; ce marmot, issu d’une « minorité visible », me toisa et, loin de s’excuser, me lança un « casse-toi ! » Médusé, je le regardai en scrutant les alentours pour vérifier que nul grand frère ne fût à l’affut en cas de mienne réplique, ce dont la masse de jeunes statiques eux aussi issus d’une minorité très visible suffisait à me faire douter. Alors altier, je décidai de mépriser l’incident et laissai repartir le jeune insolent dont mon âme progressiste et socialiste déplorait le manque de socialisation et de civilité.

Et puis ce matin, dans le Figaro, je lus un article dont les premières lignes me parurent être un scénario de film et non une réalité. Je cite in extenso :

« Âgés de 3 à 10 ans, ils frappent, volent ou brûlent des voitures. Le rajeunissement de la délinquance est un vrai phénomène dans les cités. 

Les yeux révulsés, la respiration «rauque, caverneuse, animale», qui lui valent le surnom de l'«Exorciste», Aziz (1) a la rage. Comportement hyperactif, insultes, coups… la dernière fois qu'il a frappé, c'était son enseignante. Qui a porté plainte contre lui. Aziz n'a rien d'un de ces ados durs qui sévissent en bande, il a cinq ans et vit dans une cité de Saint-Denis, dans le 93.

Aziz n'est pas un cas isolé. Le rajeunissement de la délinquance dans les quartiers difficiles est un vrai phénomène. Âgés de 3 à 10 ans, ces minicaïds que l'administration appelle «enfants hautement perturbateurs» ne se contentent pas de voler des bonbons mais cognent, fument, traînent dans les rues, brûlent les voitures, etc.

Comme Bemba, 7 ans, qui arrive à l'école en empestant l'essence, après avoir incendié avec ses frères des voitures du parking voisin. Ou encore ce gamin de 3 ans surnommé «Hannibal Lecter», en référence au héros cannibale du Silence des agneaux, pour avoir mordu le nez d'une fillette jusqu'à le lui arracher.

Sans parler de Kader, 6 ans, qui, sous l'influence de son beau-père, fume du cannabis chaque soir «pour mieux dormir». Hakim, 9 ans, a, quant à lui, donné des coups de couteau à sa propre mère… C'était il y a six ans. Après maints autres délits graves, et un passage à Fleury-Mérogis, il est aujourd'hui emprisonné à Fresnes. Tous ces «enfants bandits», comme y fait référence le titre d'un livre (2) à paraître sur le sujet, viennent de Seine-Saint-Denis.

Si d'autres cités de France ne sont pas épargnées, ce phénomène «reste malgré tout marginal, nuance Sonia Imloul, présidente de Respect 93, une association qui milite pour la prévention de la délinquance des mineurs. Mais il suffit de deux ou trois élèves intenables dans une classe pour la paralyser totalement.»

Côté chiffres, sachant qu'un mineur au-dessous de 13 ans ne peut faire l'objet d'une condamnation pénale et que la plupart des statistiques concernent les 13-18 ans, il est difficile d'être précis. On sait simplement qu'en 2005, sur les 82 556 actes dont les juges des enfants ont été saisis, 3474 concernaient des moins de 13 ans. Et que la part des mineurs dans la délinquance est passée de 10% dans les années 1970 à 25% aujourd'hui. «Magistrats, policiers, enseignants, tous observent ce rajeunissement avec de plus en plus de passages à l'acte», confie Claude Beau, vice-présidente du TGI de Paris et présidente de Mission Possible, une association de prévention.

Pour Sonia Imloul, issue de l'immigration algérienne, le dépistage si contesté de la délinquance avant trois ans, qu'avait suggéré Nicolas Sarkozy, est la mesure d'urgence à adopter. «Les gens qui sont contre ne savent pas de quoi ils parlent», affirme-t-elle. Le signal d'alarme, selon elle, devrait être tiré dès la maternelle. «Oui, on sait dans la cour de récré lesquels vont devenir délinquants, dépressifs ou tenter de se suicider !», assure-t-elle.

«Dehors jusqu'à 11 heures»

Pour Patricia, mère de trois enfants vivant dans la cité de Floréal à Saint-Denis, le rajeunissement de la délinquance s'observe «depuis une dizaine d'années, avec un durcissement et un sentiment d'impunité depuis les émeutes de novembre 2005». Elle s'inquiète pour sa fille, Chloé, 10 ans, plusieurs fois agressée à l'école : «Ça n'est plus possible pour nos enfants. Ils n'ont aucune chance ici», dit-elle, évoquant ses projets d'installation dans le Nord «Est-il normal de laisser des enfants de trois ou quatre ans dehors jusqu'à 11 heures du soir ?», s'indigne-t-elle encore. C'est la voie la plus sûre «pour les mettre sur les chemins de la délinquance», poursuit Isabelle, animatrice d'un centre de loisirs depuis 8 ans. Il y a quelques mois, alors enceinte, Maxime, 7 ans, lui a donné des coups dans le ventre. Elle aussi envisage de partir[1]. »

Peut-être rappeler ces réalités à Monsieur Attali…


[1] Ces minicaïds qui sèment la terreur dès la maternelle, in Le Figaro, 10 janvier 2008


“Classe”

Décidément, Marianne a le vent en poupe depuis quelques mois ; un mot de Khan et la France tout entière le reprend. Ainsi l’étrange destin de « bling bling », ou plutôt de « droite bling bling », pendant de gauche caviar, afin de bien signaler que lorsque la droite a de l’argent, elle est vulgaire, évidemment. Le fait est entendu, le Prézydent est vulgaire, c’est un beauf, autant de critères esthétiques et presque naturels dont on pensait que la droite la plus réactionnaire avait eu l’exclusivité de la dénonciation durant de longues années. Mais autres temps, autres mœurs, c’est désormais la gauche la plus populiste qui s’émerveille de la classe de Bernard Thibault et de l’élégance des « vachement » de Besancenot et qui fait siens ces jugements moraux et esthétiques accusant le Président de la plus terrible des vulgarités. Jamais le rapport au politique n’aura autant été fondé sur des critères esthétiques, et cela ne laisse pas de surprendre venant de la gauche.

Sarkozy est vulgaire, il choque le bon goût, il porte une Rolex, et a des amis milliardaires ; pouah ! voilà qui est choquant, dégoûtant même. Le bon goût en est tout retourné, la bienséance tourneboulée. Il se comporte au fond comme un nouveau riche, vous savez ces fameux nouveaux riches que la droite classique méprisait du plus profond de son être, parce qu’ils n’avaient fait que recouvrir leur vulgarité d’un vernis financier qui dissimulait fort mal leur manque de culture et de savoir-vivre. Un gueux maquillé en fumeur de cigares, voilà qui créait un rictus de dégoût sur les visages altiers de la haute dont le regretté Ernest-Antoine Seillière fournissait le paradigme ; ils veulent en être, mais rien n’y fait, Hugh Grant regardera à jamais Tracey Ullman de haut. Chacun à sa place que diable, les grossiers en bas, les raffinés en haut et le petit nabot de Neuilly aura beau fréquenter Lagardère ou Bouygues, il n’en sera pas. Bref, la droite rigolarde devant les élucubrations bourdivines, savait que la distinction n’était pas un critère social mais naturel, et que tout l’argent du monde ne ferait pas de Bernard Tapie un bourgeois tout comme la gauche aujourd’hui croit voir derrière l’homme le mieux habillé du monde selon Vanity fair le triomphe de la vulgarité.

Ah heureux temps où la bourgeoisie de droite pouvait dire tout haut son mépris pour les petites gens, son amusement devant les parvenus et les nouveaux riches, et affirmer haut et fort son système de valeur encore aristocratique. Le mépris du commun – du vulgaire – animait le mépris de la vulgarité, et la forte hiérarchie sociale dictait ses us et coutumes aux notables qui, tous ou presque, avaient fait leurs les valeurs de la droite morale. Le notable était au-dessus du lot, d’un autre sang, et se devait de toiser avec dédain la plèbe infâme, du petit ouvrier à l’employé de banque à cravate Mickey, fût-il parvenu à une aisance financière certaine. Quant au Président, fidèle resucée des rois de France, on lui passait tout, à condition que cela se fît en silence et dans les ombres des alcôves. Giscard lutinait Brigitte Bardot sous le bureau de l’Elysée, prétextant un rendez-vous pour ses bêtes, Mitterrand entretenait une fille adultère aux frais de la République, Chirac se prenait sur la gueule une culotte de Madonna, mais cela était formidable, élégant, classe. Chirac se fait héberger à l’année par un ami libanais douteux, et c’est la preuve de sa carrure internationale ; Sarkozy passe quelques jours chez un ami français à l’étranger et c’est la preuve de son côté mafieux. Mitterrand sort en cachette de chez Dalida et c’est là la belle tradition des Présidents étalons ; Sarkozy s’affiche avec Carla Bruni et c’est là le signe évident de sa vulgarité. Quand Roland Dumas portait « un smic à chaque pied », on crut bon de s’émouvoir mais dans une optique populiste : vous vous rendez compte, ces pauvres smicards, etc. Mais si Sarkozy faisait de même, on se dirait plutôt qu’il est vulgaire et « bling bling ».

En réalité, Sarkozy est en effet vulgaire et je ne songerais pas à un instant à nier cette quasi-évidence ; mais comment se fait-il que la gauche reprenne à son compte une accusation aussi réactionnaire, reposant sur un système de valeurs profondément peu progressiste, fondée sur l’idée qu’il y a des distinctions naturelles ? Ce n’est pas une question d’argent, ni de classe sociale ; Sarkozy est un bourgeois qui n’a jamais vraiment manqué d’argent ; c’est une caractéristique intrinsèque que lui accole la gauche, comme si l’on pouvait à ses yeux être vulgaire et beauf en soi. Jamais autant le PS n’a finalement adopté les valeurs de la droite la plus réactionnaire et jamais autant ne m’a semblé évidente l’alliance objective de la droite réactionnaire avec une certaine gauche, toutes deux coagulées contre les marques d’un libéralisme où l’individu et sa réussite se substituent à la déification du fixisme social et donc de la société.

Mais au fond, cela est également la marque d’un fait désolant : les Français n’ont jamais vraiment accepté la démocratie en tant que telle. N’importe quel citoyen honorable ne peut pas devenir président de la République, il faut que le président ait quelque chose de « plus » que le citoyen ordinaire ;  sans sombrer dans les outrances de la religion gaulliste qui avait fait du Général un demi-dieu, chacun des présidents a été placé sur un piédestal qui créait une rupture quasi anthropologique entre le Président et ses sujets-citoyens. Lorsque Giscard s’invitait à dîner dans une famille de beaufs, chacun sentait bien que ça sonnait faux, mais d’une certaine manière, heureusement que ça sonnait faux, car sans cela, le Président eût semblé ordinaire, chose que l’intrinsèque monarchisme français eût abhorrée. De même, la surdétermination du mystère autour de Mitterrand permit d’entourer celui-ci d’un halo quasi mystique, allant jusqu’à lui conférer le surnom de Dieu ou de Sphinx, alors qu’il ne s’agissait bien souvent que de couvrir des adultères classiques, un cancer banal, et des angoisses métaphysiques devant la mort somme toute fort courantes chez quiconque réfléchit un minimum. Le semblant de mystère dissimulait la médiocrité des faits. Mais le bon peuple de France avait besoin de créer lui-même ce semblant de mystère dont Jack Lang paraissait être le Grand Prêtre d’un culte que l’on voulut hermétique. Même le désolant Chirac bénéficia de cette grâce et malgré tout le mépris et l’absence totale de crédit qui lui furent accordés, il sut entretenir quelques mystères qui, malgré tout, lui conférèrent une espèce d’aura au sein d’une monarchie dont il précipita pourtant la chute.

Le drame de Sarkozy, aux yeux des Français, c’est qu’au fond, lorsqu’il dit « je suis comme vous », il n’est pas loin de la vérité. S’il allait manger chez des beaufs pour refaire le coup de Giscard, le contraste serait moins saisissant, l’aspect démago probablement moins visible. Sarkozy n’a probablement rien de plus que le citoyen ordinaire, il est par excellence l’individu démocratique qui vaut tous les autres et que tous les autres valent. Il n’a pas eu à beaucoup se forcer pour jouer la carte de la proximité, rires gras et index tendus, décontraction dans les usines, et complicité avec le MEDEF. Sarkozy c’est l’individu moyen que la France monarchique avait rêvé exceptionnel, au-dessus du lot, distingué. C’est le self made man qui joue la réussite américaine dans un pays dont les castes sont figées ; c’est le gars qui fait la promotion de son propre mérite personnel, là où la monarchie française préférerait que l’on flatte les corporations et les corps institués. C’est enfin, et surtout, celui qui ne croit pas aux symboles quand ils sont mensongers ; ce n’est pas de Gaulle qui a fait la France grande, c’est la France encore puissante dans un monde ancien qui a fait de Gaulle. La France est aujourd’hui petite, rien de grand n’en peut sortir et souhaiter un de Gaulle à la tête de l’Etat reviendrait à vêtir un lépreux d’une contrefaçon Dior.

Finalement, Sarkozy, c’est un gars qui renvoie à la France sa propre image et dans ce reflet destitué de sa superbe factice, la France se dégoûte, car elle n’aime pas trop qu’on lui rappelle que, comme tout le monde, et peut-être plus qu’ailleurs, elle ne pense qu’au cul et au fric. Rien n'est en effet plus vulgaire que cette France qui réclame sans cesse son petit pouvoir d'achat, qui réclame son droit à être une bonne consommatrice, et qui s'insurge que son reflet présidentiel ne soit pas moins grossier qu'elle.


Réponse du sondage : Gai Luron généreux

Voici la réponse à la petite énigme des enfants de Nicolas ; je confesse une erreur dans la réponse donnée dans un premier temps ainsi que le signale un lecteur. La réponse est bien 50 / 50, mais en raison de l'indépendance du sexe du quatrième enfant à l'égard de celui des trois premiers. Toutes mes confuses pour cette abominable erreur.

Voici à présent une variante de l’énigme précédente :

Nicolas a eu trois enfants de deux mariages précédents ; ses trois enfants sont des garçons. Or, il se murmure qu’il aurait aussi eu un enfant caché dont on ne sait s’il l’a eu avant, entre ou après ses trois garçons. Quel est alors le rapport entre la probabilité que cet enfant caché soit une fille et celle qu’il soit un garçon ? (La réponse toujours à cocher à droite…)


Un nouvel enfant pour Sarkozy ?

Nicolas et Carla, lors d’un séjour égyptien, évoquent leur envie d’avoir un enfant ; Nicolas a eu un garçon avec Cécilia, et deux autres avec son ancienne épouse ; il a donc eu trois garçons et il souhaiterait avoir une fille avec Carla. Quel est le rapport entre la probabilité qu’il ait une fille et celle qu’il ait un garçon ?

On suppose qu’il y a une naissance égale de garçons et de filles.

La réponse est à cocher dans la rubrique “sondages”, comme d'habitude.

Joyeux Noël et bonnes vacances à tous ! 


Bayrou et la grammaire

J’ai du retard dans la rubrique « la sottise de la semaine » alors en voici une autre, afin de combler un petit peu les semaines manquantes.

Comme tous les jeunes surdiplômés promis à un bel avenir, François Bayrou s’est inscrit sur facebook, le site où l’élite mondiale se retrouve à l’abri des importuns de Myspace. Ouarf ouarf ouarf ! A l’instar d’autres personnages politiques de première importance – on notera avec étonnement l’absence remarquée de Jack Lang – Bayrou s’est donc créé une page, et rassemble pas loin de 2500 friends auxquels il offre un cv assez détaillé, dont je cite un extrait : « En 1974, j'ai été agrégé de lettres. La mort de mon père, qui s'est tué dans un accident du travail, m'a obligé à mener de front mon métier de professeur et la responsabilité d’une exploitation agricole, dans le village où je suis né. Ma femme Elisabeth et moi avont eu six enfants et pas mal de petits-enfants… »[1]

Le côté « gars qui en a » étant mis en valeur, il est toutefois amusant de relever que dans le même paragraphe le personnage rappelle qu’il fut agrégé de lettres en 1974 – et plus précisément de grammaire – et écrit – après une auto-présentation qu’on suppose lue et relue – « ma femme Elisabeth et moi avont (…). » Je pinaille ? Pas si sûr…


[1] Cet extrait est consultable in extenso sur http://www.facebook.com/profile.php?id=678402559&hiq=bayrou%2Cfrancois


Florent Pagny plante Brel

La sottise de la semaine, du mois, de l'année même, c'est Pagny reprenant Brel, du haut de sa monstrueuse vulgarité.


La Nouvelle Bonne Nouvelle : anatomie d’un Cahier citoyen

Il est des moments où le réel dépasse la caricature qu’on en peut faire ; ainsi ce Carnet de projet, citoyenneté jeunesse [sic !] distribué dans le 9-3 aux heureux gagnants d’un « concours de citoyenneté-jeunesse » [re-sic] présenté sous forme d’un cahier au sein duquel sont disposés des stickers qu’il convient de coller au gré des projets citoyens venus à l’esprit du jeune élève. Je cite la page d’accueil car elle a un je ne sais quoi de génial qu’il serait dommage de manquer : « Bonjour ! Votre classe participe à un projet avec Citoyenneté Jeunesse. Tout au long de l’année, vous allez participer à des activités qui vont vous permettre d’approfondir vos connaissances sur un sujet lié à la citoyenneté. Vous allez découvrir des pièces de théâtre, des expositions, des spectacles de danse, des films… Vous allez rencontrer des artistes, des associations, des chercheurs qui viendront en classe répondre à vos questions. » Nous ne pouvons que louer, avec ostentation, le désir du conseil général du 9-3 d’occuper nos intermittents en mal d’embauche et nous imaginons avec quelle joie nos jeunes amis du 9-3 se retrouveront devant des « spectacles de danse » citoyens et conceptuels, qui barberaient Maurice Béjart lui-même. Oh comme j’aimerais être là, voir sagement assis nos chères petites têtes blondes citoyennes, se moquer gentiment de nos intermittents évoluant avec grâce sur la scène du théâtre subventionné de je ne sais quelle ville à résonnance socialiste : « oh cte bouffon en collant, il fait trop tièp, sur le Coran », tirade à laquelle fera écho l’inquiétude que les « artistes » en question soient homosexuels, ce qui incitera le conseil général à éditer un prochain carnet citoyen contre l’homophobie.

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Ah, que n’y a-t-on pas pensé plus tôt ! Plutôt que d’apprendre à lire, à écrire à nos jeunes « apprenants » des quartiers « sensibles », combien il est plus intéressant de les dresser à la citoyenneté, de les laisser exprimer leur si belle spontanéité dans des dialogues qu’on imagine ô combien fructueux avec les « chercheurs » venus du boulevard Raspail chanter les beautés du 9-3 et de la banlieue, tout en refusant de toutes leurs forces que l’EHESS n’y soit « déportée », le terme étant de l’un d’entre eux…

Mais j’ironise, j’ironise et je fais mal ; ce petit cahier de citoyenneté a des vertus érudites qu’il convient de reconnaître ; une série de questions, exprimées dans un français qui laisse songeur, introduit à la pensée de grands auteurs. Ainsi cette première question, insérée sous forme de flyer entre deux pages : « c’est quand l’avenir ? » Vaste question, à laquelle le Conseil Général du 9-3 propose une réponse tirée d’un classique, Grand corps malade :

« Le jour se lève sur notre envie de vous faire comprendre à tous que c’est notre tour

D’assumer nos rêves, d’en récolter la sève pour les graver dans chaque mur de pierre

Le jour se lève et même si ça brûle les yeux, on ouvrira grand nos paupières (…). »

Ah Grand corps malade, Jack Lang des temps modernes, réitérant le passage de l’ombre à la lumière, pléiadisé de son vivant, référence incontournable de la culture citoyenne…

Mais je médis je médis, et je fais mal ; la deuxième question, élégamment proposée sur un flyer violacé, s’interroge : « c’est par où ailleurs ? » Ah, ailleurs, le lointain, mais aussi l’autre, évidemment. Question intéressante en ceci qu’elle est justement une question : y a-t-il vraiment un ailleurs ? Où est-il ? Si l’ailleurs est indéfini, a fortiori l’ici l’est encore plus. La perte du lieu propre engendre celle de l’ailleurs. A cette angoissante question, le Conseil Général a à nouveau la réponse : « Les statistiques sont formelles : il y a de plus en plus d’étrangers dans le Monde. » (Luis Rego). Ah, oui, moquons ces imbéciles qui voient l’ailleurs comme une menace, plein d’étrangers venus envahir l’ici qui n’est plus un ici puisqu’il n’y a plus d’ailleurs. Finissons-en avec ces catégories réactionnaires du propre et de l’étranger, de l’ici et de l’ailleurs ; adoptons ce que l’excellent Sloterdjik appelle le « nominalisme de la géographie » !

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Suivent d’autres questions comme « c’est quoi le bonheur » et un « qui fabrique les villes ? » auquel la réponse apportée me semble énigmatique car il s’agit d’une citation de Coluche : « A la télévision, on ne peut pas dire la vérité, il y a trop de monde qui regarde. » Trouver le rapport entre « qui fabrique les villes » et « la télé ment », voilà qui n’est pas chose aisée ; ou alors, si, probablement une allusion à TF1 qui ment et qui est affiliée à Bouygues qui construit les villes…

Viennent ensuite des définitions de l’art à travers un texte  de Tardieu probablement plus qu’abscons pour un élève de primaire, le couplet habituel sur la résistance, et cela finit en apothéose, toujours sur une variation autour du proche et du lointain : « si on regarde loin, on peut voir juste à côté ? » Et la réponse, sublime : « Un raciste, c’est quelqu’un qui se trompe de colère. » Alors là, il faut une sacrée herméneutique pour comprendre en quoi la réponse a un quelconque rapport avec la question posée. La question c’est celle de la possibilité de maintenir la considération du particulier quand on a des visées universelles ; la réponse c’est que le racisme est mal. J’avoue que là, le rapport logique me semble plus que flou à moins de considérer que le « à côté » concerne systématiquement le risque du racisme, donc que le proche soit systématiquement rapport à l’Autre au sens ethnique du terme, ce dont on peut douter vu l’homogénéité ethnique des classes de primaire dans le 9-3…

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Après ces mises en bouche, voici le bouquet final : la présentation de Citoyenneté jeunesse ;  ce n’est plus une association, c’est un projet de vie, ce n’est pas un cadre associatif, c’est une éthique de développement personnel. Je cite : « Grâce à un rapport actif à la culture [Grand corps malade, etc.], Citoyenneté jeunesse contribue à l’épanouissement des jeunes en suscitant leur esprit critique et leur citoyenneté. Les parcours proposés mettent en relation la transmission des savoirs par l’école et la vie culturelle du territoire, en particulier la création artistique et la mémoire. L’association propose plusieurs thématiques [c’est là que ça devient poilant] :

  • La liberté en question

  • Le territoire en mouvement

  • Quand la culture fait sens.

  • Des regards sur l’autre

  • (…)

  • Au fait, on s’connaît ? »

A première vue, cela n’est autre qu’un manuel de propagande citoyenne, où l’embrigadement se substitue à l’enseignement, où le dressage remplace la transmission d’un savoir que l’on sait condamné. Mais à mieux y regarder, c’est bien plus que de la propagande, c’est ce que l’excellent Fromageplus appelle l’Eglise du progrès en marche ; ce n’est pas un manuel de propagande, c’est un cahier de catéchisme citoyen, c’est un cahier où l’on apprend le sacré citoyen, où l’on apprend le credo citoyen, où l’on se confesse d’avoir eu des pensées discriminantes, où l’on apprend à combattre le racisme comme l’on apprenait à combattre la tentation dans les cours traditionnels du catéchisme. L’Autre se substitue à Agapè, tandis que l’on mémorise du Grand corps malade en guise de Noster Pater, Lydie Salvayre assurant, quant à elle, l’Ave Maria de substitution. Nul doute de ce fait que la Nouvelle « Bonne Nouvelle » s’impose chaque jour d’avantage…

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Une allégorie de la diplomatie française…


L’individu entre valeurs et morale part I : l’individualisme ou l’universalité

Afin de fêter dignement les 400 000 visiteurs de ce blog, et les 600 000 hits, j’ai eu envie de pondre un article long, pédant, ennuyeux, sur un thème qui n’est pas forcément mobilisateur, mais qui m’intéresse énormément. Il s’agit d’une espèce de « réflexion » - terme pédant – autour de la substitution des valeurs à la morale, et de la manière dont les promoteurs de la notion de la valeur ont pourtant oublié le caractère relatif de celles-ci. Voici donc la première partie de cette longue et pénible enquête.

Il y a, je crois, à la base de l’étonnante mue des valeurs, un malentendu autour de la notion même de « valeur ». D’une part, en effet, s’observe la situation décrite par Alan Bloom, pour lequel la valeur s’oppose à la morale, en tant que celle-ci repose sur un bien et un mal objectifs, tandis que celle-là n’est rien d’autre que la croyance d’un individu qui n’a d’autre portée que celle de l’individu. Autrement dit, à la valeur individuelle et subjectiviste, s’oppose la morale qui se pense elle-même comme objective et commune. Or, remarquait Allan Bloom « on n’est plus capable de parler avec la moindre conviction du bien et du mal. Même ceux qui déplorent notre situation morale actuelle le font dans le langage de cette situation. »[1] En d’autres termes, Allan Bloom déplorait ce qu’il appelait non pas le relativisme moral, ce qui serait selon lui oxymorique, voire antithétique, mais bien plutôt le « relativisme de la valeur »[2] qui mettrait fin à la possibilité morale intersubjective. Il y a, bien entendu, beaucoup de vrai dans cette remarque et un passage de la théorie à la pratique permet de saisir à quel point le langage courant envisage les combats politiques comme une « opposition de valeur », une « lutte de valeurs », dont la pluralité indique aussitôt la relativité et donne raison à Allan Bloom. Rappelons-nous le Nouvel Observateur qui avait titré le choc des valeurs dans l’entre-deux tours et qui n’aurait pu en aucun cas titrer « le choc des morales » précisément en raison de l’unicité que l’on accorde la plupart du temps à la morale.

Il y a, par conséquent, dans ce constat de Bloom une indéniable véracité que l’on peut reconnaître même si l’on ne partage pas sa critique de la notion même de valeur et donc de la réduction à l’individu. Néanmoins, il paraît intéressant de creuser le fond et le nerf de la critique et du refus de l’idée même de valeur, tel qu’Allan Bloom les a développés. Le raisonnement de Bloom est celui d’un jusnaturaliste classique cherchant une instance supra-individuelle dans laquelle pourrait s’enraciner le droit à l’ère contemporaine. Renonçant à faire de Dieu la source révélée du droit, Bloom et Strauss s’orientent vers l’instance rationnelle, en tant que la raison se trouve être cela même qui est le plus commun entre les êtres rationnels, soit au moins les humains. Et, conforme au droit naturel, la morale se trouve, elle aussi, pour avoir une portée commune, fondée dans l’instance rationnelle afin que quelque chose comme une moralité intersubjective soit possible. Je crois que cette fondation en raison de la morale et du droit naturel demeure le point clivant d’un certain nombre de problèmes contemporains, auquel il faut systématiquement retourner.

Quelle est alors la source même du reproche que Bloom peut adresser à la notion de valeur ? La réponse est aisée, c’est que la valeur ne provient pas, et ne peut pas provenir de la raison. « La raison ne peut établir des valeurs. Et non seulement elle ne le peut pas, mais l’idée qu’elle le peut est la plus stupide et la plus pernicieuse des illusions. »[3] Par conséquent la promotion de la valeur comme cela même qui se substitue à la morale revient à reléguer la fondation rationnelle de la morale commune – commune  parce que rationnellement fondée – aux oubliettes afin d’y substituer le relativisme heuristique d’une élaboration individuelle de sa propre valeur sans que ne soit présente aucune garantie d’accord avec autrui.

Encore une fois, sur le constat, Allan Bloom a indubitablement raison ; la promotion des valeurs au détriment de l’objectivité du bien et du mal relève d’une volonté évidente de mettre fin aux droits de la raison, de substituer l’individu au sujet rationnel. C’est du reste tout l’enjeu de la querelle autour de ce que l’on a coutume d’appeler les philosophies du soupçon pour lesquelles l’homme est insuffisamment rationnel parce que travaillé de toute part par des déterminations non rationnelles, qu’elles soient sociales, psychologiques ou que sais-je encore, de telle sorte que toute volonté de restituer les droits de la raison humaine relève d’un point de vue fallacieux qui s’ignore lui-même. Néanmoins, si le constat de Bloom est juste, il n’en demeure pas moins que le point de vue qu’il adopte est très certainement insuffisamment critique quant à la possibilité de fonder rationnellement la morale.

Il n’est guère besoin du reste d’être acquis au « soupçon » pour douter d’une telle possibilité. Descartes lui-même, que l’on ne saurait accuser d’anti-rationalisme forcené, avait éprouvé l’extrême difficulté de bâtir rationnellement une morale et avait trouvé à la fois plus économique et plus efficace le fait de s’en tenir à un minimalisme moral, à une « morale par provision », dont il exprimait en ces termes la nécessité : « afin que je ne demeurasse point irrésolu en mes actions, pendant que la raison m’obligerait de l’être en mes jugements, et que je ne laissasse pas de vivre dès lors le plus heureusement que je pourrais, je me formai une morale par provision, qui ne consistait qu’en trois ou quatre maximes, dont je veux bien vous faire part. »[4] Il y a là quelque chose de profondément génial, tenant à un constat d’échec, celui de la raison dans le domaine pratique ; si les actions, c’est-à-dire la sphère pratique, doivent échapper à l’irrésolution, ce n’est en rien grâce à la raison ni à la théorie dont Descartes précise que les jugements – sous-entendus : rationnels – demeurent, eux, irrésolus. Ce qui est ainsi en jeu, c’est l’auto-fondation de la pratique par elle-même, sans que le rationnel ne vienne proposer ses services de fondation ; l’action et la pratique ne reposeront en aucun cas sur une quelconque morale commune, mais bien plutôt sur les circonstances, les mœurs relatives d’un pays, les coutumes, bref tout ce qu’il y a de plus relatif. Du reste, la première maxime que propose Descartes est la suivante : « La première était d’obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m’a fait la grâce d’être instruit dès mon enfance, et me gouvernant, en toute autre chose, suivant les opinions les plus modérées, et les plus éloignées de l’excès. »[5] Ici, le relativisme est évidemment maximal, la morale que propose Descartes n’a rien d’universel, mais elle se cantonne à l’observation contingente et arbitraire des lois et des coutumes qu’un pays a établies et imposées à ses ressortissants. Pour le dire autrement, la morale cartésienne telle qu’elle est ici exposée n’est autre que l’application d’une certaine forme d’utilitarisme qui lui permet de « vivre le plus heureusement qu’[il] le pourrai[t]. »

On pourrait certes objecter qu’il s’agit d’une morale « par provision », c’est-à-dire provisoire mais force est de constater que Descartes n’a jamais proposé d’autre morale plus élaborée, et que le sens même de sa démarche semblait lui interdire de proposer une morale fondée en raison. Néanmoins, on voit ainsi que selon que l’on tire le sujet cartésien vers la morale ou vers la connaissance, le sens même du sujet s’en trouve profondément modifié : tiré vers la morale, le sujet se découvre individualiste et atomique ; tiré vers la connaissance, il s’ouvre à l’universel.

Cela conduit à reprendre une distinction tout à fait subtile mais très pertinente qu’Alain Renaut avait proposée d’établir entre l’autonomie et l’indépendance. L’autonomie c’est l’auto-nomos, le fait que la loi, la règle provienne de soi, soit donnée par soi pour soi ; mais cette autonomie n’a de sens que parce que la loi provient de la raison interne au sujet quoique commune à tous les êtres rationnels. Par conséquent l’autonomie est affranchie d’une source extérieure de loi et de commandement mais se trouve universalisée en raison même de son origine rationnelle. En revanche, l’indépendance, selon Renaut, a un sens bien plus lâche, bien moins circonscrit ; l’indépendance, c’est le fait de ne dépendre de rien, pas même de la raison ; l’indépendance permet d’échapper même à la raison, sans qu’aucune garantie rationnelle ne vienne constituer le garde-fou de la perte de l’intersubjectivité. De ce fait, Renaut associe à l’indépendance l’individu et à l’autonomie le sujet. La thèse qu’il défend, une fois établie cette distinction, est celle selon laquelle nous avons oblitéré l’idée d’une intersubjectivité fondée dans l’universalité rationnelle au profit d’un individualisme forcené, au profit d’un « c’est mon choix » permanent non fondé en raison, donc non garanti, bref, pour reprendre les mots de Renaut, nous avons sombré dans une sorte « d’individualisme sans sujet. »[6] Chacun peut dire tout et n’importe quoi, penser ce qu’il veut en fonction de sa propre spontanéité sans que cela n’ait plus besoin de recevoir une garantie fondationnelle, puisque le seul impératif auquel répond l’individualité est celui du jaillissement de la spontanéité, celui de l’expression de son moi, indépendamment – si j’ose dire – de la recherche primordiale d’une intersubjectivité possible. En d’autres termes, le subjectivisme est un individualisme, la subjectivité est un universalisme.

Si nous ramenons cette interprétation de Renaut à la question de la morale et des valeurs, il est aisé de remarquer que l’individu est la source des valeurs qu’il décide de lui-même sans véritable fondement, tandis que le sujet est source de la morale universelle, qu’il peut fonder dans sa propre raison laquelle est aussitôt de portée universelle. Arrivé à ce moment très précis, je dois dire que je suis gêné, très gêné, car d’une part l’individualité comme spontanéité me semble détestable mais, d’autre part, je ne crois pas davantage en la possibilité de fonder rationnellement une morale universelle. Il y a dans la morale une part irréductible d’irrationalité, qui fait que l’on adhère à celle-ci sans que l’on ne soit vraiment en mesure de justifier rationnellement cette adhésion et je ne suis pas certain que les éloges du sujet dans lequel s’enracinerait une loi morale rationnelle soient vraiment crédibles.


[1] Alan Bloom, l’âme désarmée, Traduction Paul Alexandre, Julliard, 1987, p. 159

[2] Ibid.

[3] Ibid. p. 221

[4]René Descartes, Discours de la Méthode, Troisième Partie, Edition Alquié, Œuvres philosophiques, Tome I, Dunod, 1997, p. 76 

[5] Ibid. p. 77

[6] Alain Renaut, L’ère de l’individu, Gallimard, 1989, p. 60


Bientôt 20 ans…

L’œil frétille, le regard brille, la bouche jubile ; l’esquive est amorcée et soudain le coup part, précis, net, imparable. Il frappe et refrappe, assomme et achève, écrase et enterre. Puis un silence, un silence plein de saveur, baigné de cet indicible mépris que Chirac suscitait chez quiconque l’avait approché de près. Délicieux moment…


Réponse à l’énigme des socialistes débauchés

Voici la solution de l'énigme des socialistes débauchés. Un petit raisonnement permettra de comprendre aisément quelle était la voie à suivre pour la résoudre. Je rappelle qu’aucun socialiste n’a la possibilité de savoir s’il porte les fameuses plaques rouges, symboles du débauchage puisqu’il n’a pas de miroir ni la possibilité de parler à ses camarades.

Voici donc la réponse à cette énigme qui est une reformulation de la célèbre énigme des moines maudits attribuée, je crois, à Poincaré.

Premier point logique, au moins un membre du PS est atteint. On ne peut pas supposer que le symptôme serait connu si la maladie ne s’était pas déjà manifestée. Cela autorise un raisonnement par récurrence : à l’ordre 1, c’est-à-dire si un socialiste seulement était débauché, donc manifestant les symptômes du débauchage, que se serait-il passé ? On sait qu’il y a au moins un socialiste malade ; or, chaque socialiste peut voir les autres et donc constater qui est malade et qui ne l’est pas. Le socialiste malade, s’il est seul, voit que tous les autres ne le sont pas et déduit que lui l’est ; par conséquent, dès la première annonce de Hollande, il se sait malade et quitte le PS pour Sarkozy.

Si deux socialistes sont débauchés, que se passe-t-il ? Les deux socialistes débauchés voient qu’un seul autre est atteint ; ne sachant pas combien de débauchés il y a en tout, la première annonce de Hollande est sans effet. Le lendemain, chacun des deux voit que l’autre est là, donc chacun déduit qu’il y a plus qu’un socialiste débauché, puisque s’il n’y en avait eu qu’un, on aurait eu le cas de figure précédent où le socialiste débauché s’en va dès le premier soir ; or, puisque chacun des socialistes voit un socialiste malade, et qu’il déduit qu’il y a plus d’un socialiste malade, il est obligé de conclure qu’il est lui-même malade ; donc, s’il y a deux socialistes malades, après la deuxième annonce de Hollande, les deux s’en vont.

Procédons à présent de façon plus formelle : on constate qu’on a une loi très simple : Soit N + 1 le nombre de malades : chaque malade voit N malades et pas plus, et ignore donc s’il y a N ou N + 1 malades. S’il y avait N malades, ils seraient tous partis simultanément au bout du Nième jour ; or ils ne partent pas le Nième jour, ce qui signifie qu’ils sont N + 1 et ils partent donc au N + 1ième jour. La récurrence est vraie à l’ordre 1 et à l’ordre N, elle est donc vraie en N + 1. La bonne réponse est donc celle des 8 socialistes malades débauchés… 

PS : il va de soi que cette énigme suppose que chacun des membres du PS observe un comportement à la fois totalement rationnel et parfaitement honnête, ce qui est tout à leur honneur…

PPS : Le PS précédent s’adresse à « amie » que j’avais injustement chagrinée avec le billet sur le désespérant PS